Nov 28 2011

Reportage journal télévisé de 13h sur France 2

Mes chers fidèles lecteurs,

Pour ceux qui auraient raté le feuilleton sur le monde de la magie qui a été diffusé mi-novembre sur France 2, après le Journal de 13h, voici une petite séance de rattrapage. Je vous rappelle qu’au départ le reportage concernait trois magiciens :  mes amis Eric Antoine, Xavier Mortimer et… votre serviteur ! Votre œil averti constatera que les deux premiers ont disparu du petit montage que mon ami Philippe a réalisé. Il faut croire qu’il s’est dit que, comme il s’agissait d’un montage destiné à mon blog, ma petite personne vous intéresserait davantage. En l’occurrence, vous ne verrez donc… que MOI ! Lol.

http://www.youtube.com/watch?v=qtDRJwLpDbU

Amitiés à tous

Dominique Duvivier


Nov 28 2011

Vidéo reportage journal télévisé de 13h sur France 2


Nov 21 2011

Ma routine de Gobelets

Cédric Reimon : « Dernièrement, j’ai réentendu « Layla » d’Eric Clapton mais en acoustique. Je ne sais pas si vous vous souvenez, il avait fait un concert en live acoustique dans les années 94 95 par là. Et là c’est le choc et la confrontation d’images et d’idées. J’explique en 3 mots : Puissance Espace et Rythme. Il était passé d’une version « couillue », électrique et speed d’il y a 30 ans à une version plus sobre, lente, acoustique. Dans l’une la puissance de la jeunesse et la découverte d’une mélodie énergisante, de l’autre coté la maturité la puissance apaisante, un rythme plus lent et une espèce de symbiose avec le publique immédiat (on les entend tout de suite applaudir). Pourquoi cet exemple parce que cela m’a fait penser à votre routine de Gobelets. Je vous ai vu dans différents programmes : les K7 1,2,3,4,5,6 , les vidéoramas, les DVD « From old to new » et en live et ils évoluent encore. Avez vous senti depuis la création de votre routine, cette puissance évoluer vers vous et dans les différents rythmes que vous avez pratiqué. Comment l’avez vous vu grandir, se transformer vis à vis de l’espace de la salle, du nombre de spectateur, de l’âge. Dans un aspect plus général, est ce une évolution nécessaire volontaire, ou est ce que qu’elle se fait naturellement ? »

Super question. Merci de la poser. Plein de choses à dire là-dessus. Quand j’ai inventé cette routine de gobelets dans les années 70/80, c’était la période de la « fougue de la jeunesse »… la testostérone à « donf » dont j’étais pourvu… et aussi la soif de bouffer tout sur mon passage… J’en voulais comme on dit ! C’est plus ou moins aussi le moment où, côté cinéma, le copain « Stallone » s’est réveillé d’entre les morts avec son exceptionnel « Rocky » et, comme beaucoup de mes contemporains, la musique du film (composée par son frérot soit dit en passant) m’avait galvanisé au plus haut point ! J’avais donc eu naturellement envie d’utiliser cette bande-son pour illustrer ma routine de gobelets toute fraîche, bien sûr parce qu’elle me plaisait, mais peut-être aussi parce que je crois qu’elle illustrait mon côté « rebelle » de l’époque. Je prenais ma « revanche » un peu façon « Rocky », mais pas en boxe… en magie ! Ce mélange détonant  a donné naissance à la première version « public » de ma routine de gobelets.

Ensuite est venue la période où mes créations s’accumulant, mon assise face au monde magique est devenue plus importante et j’ai pu ainsi « décompresser » un peu, si l’on peut dire ! J’ai alors changé de musique pour en choisir une plus cool, que j’ai conservée pas mal d’années (et qu’il m’arrive encore d’utiliser de temps à autre) : celle de Pat Metheny, cet auteur et musicien génial que j’ai découvert dans les années 80. Sa musique m’envoûtait à un tel point que je suis parti du principe qu’en l’utilisant pour jouer ma routine de gobelets, j’allais pouvoir emporter les spectateurs au moins aussi loin que j’étais moi-même emporté à chaque écoute du morceau. J’allais ainsi pouvoir donner une autre dimension inédite à cette routine, la faire éclater, la faire voyager vers des horizons bien plus lointains… C’est la version de mes gobelets que j’ai jouée notamment à la FISM en 1988 et des milliers de fois dans les premières années du Double Fond. J’ai beaucoup aimé cette époque.

Puis, dans les années 90/2000, mon adorable fille est entrée dans mon univers magique et notre premier tour en duo a été… ma routine de gobelets dans une nouvelle version écrite pour nous deux !  Alexandra m’a conseillé une nouvelle musique et nous avons joué ce tour pendant plus d’une dizaine d’années. Grâce à elle, la routine a vraiment pris alors une autre couleur : elle s’est enrichie de son propre univers et de celui que nous avons créé ensemble. Un pur bonheur de voir les choses évoluer ainsi…

Enfin, tout récemment (vers fin 2010), nous avons travaillé ensemble un nouveau module avec plusieurs musiques différentes, encore davantage d’interactions entre nous deux et quelques effets supplémentaires après le final. Le sketch est encore plus vivant et plus riche, c’est un vrai plaisir à jouer.

En conférence ou dans certaines occasions, je continue parfois à jouer seul le tour, en revenant à un module simplement « parlé » ou avec la musique de Pat Metheny. Bref, cette routine de gobelets résume presque l’aventure de ma vie entière ! Si je prends du recul, je remarque qu’entre les premières versions et les dernières, le rythme cardiaque interne à la routine a évolué et que les mouvements ont trouvé une autre respiration. Le jeu de comédien a beaucoup changé aussi, au gré des années qui ont passé. Je sens que je vis différemment les choses. Mais je remarque aussi que, contrairement à beaucoup de routines que j’ai écrite et que je n’ai cessé de modifier dans tous les sens au cours des années, celle des gobelets n’a presque pas bougé dans sa forme purement « technique ». Elle me convient comme ça et je ne m’en lasse pas, ce qui est TRES rare chez moi !


Nov 21 2011

Doser la part de texte et la part de magie

Florian Chapron « Pour vous, quel est le bon dosage entre texte et magie / dose d’effet magique ? Car trop de magie sans corps peut être  » fade « , mais trop de texte peut être ( ? ) ennuyant ? J’imagine qu’il faut  » juste ce qu’il faut, ni trop, ni trop peu  » ? »

Le bon dosage… Tu as fort raison, tout est affaire de bon dosage… Pourtant je crois que, tout en  étant d’accord avec toi, je ne crois pas uniquement au principe du bon dosage pour obtenir la quintessence dont tu rêves et dont nous rêvons tous autant que nous sommes en tant qu’artistes ! Si l’histoire que tu racontes est bonne, si ton personnage est bon, que tu es suffisamment charismatique, tu peux alors proposer un très bon numéro, ou un très bon spectacle composé de peu de tours et beaucoup de texte… ou le contraire ! Tout dépend de ce que tu donnes et de la façon dont tu le donnes. Tout dépend de qui tu es ! Certains artistes vont exceller dans l’improvisation ou bien être capables de tenir tout un spectacle sur une simple histoire drôle ! Que sais-je encore… Pour résumer, si ton personnage est solide, tu peux « presque » tout te permettre ! C’est véritablement là que réside le secret d’un bon spectacle.


Nov 21 2011

Dix mille heures de travail

 J’ai lu dans « Le Nouvel Observateur » (très bon magazine pour les « curieux de tout »), une interview remarquable de l’écrivain américain Jonathan Franzen, auteur du célèbre « Corrections ». J’ai découvert un homme fou comme j’aime, un fêlé de la belle ouvrage, un fondu de travail, un vrai créatif qui m’a parlé dans mes tripes. Vous pouvez lire l’intégralité de l’interview sur www.bibliobs.com mais en voici déjà un extrait qui m’a particulièrement marqué :

 Le Nouvel Observateur : Vous ne mettez plus des milliers de pages à la poubelle ?

 Jonathan Franzen : Je jette toujours beaucoup, mais pas quand je suis lancé. Ce que je mets au panier, ce sont les tentatives d’écriture : j’essaie, je laisse de côté, je réessaie, je laisse à nouveau de côté. C’est ce que j’ai fait ces sept dernières années. J’ai incontestablement gagné en aisance. Cela fait trente ans que je fais ce métier, j’ai passé la barre des dix mille heures de travail qui est, paraît-il, le seuil qui vous permet de devenir vraiment bon dans ce que vous faites.

 N.O : Franchir ce cap n’empêche pas les mauvais écrivains de le rester, mais on ne peut pas espérer devenir bon si on n’en est pas passé par là.

 J. F. : Exactement. La difficulté, c’est de savoir quoi écrire, puis de croire à ce que l’on fait et de trouver le ton qui convient.


Nov 21 2011

Le choix de mes spectatrices

Cavaflar : « Comment choisis tu tes « complices » d’un soir (spectatrices à ta droite et à ta gauche), j’ai du mal à imaginer que c’est le pur hasard? »

Il ne s’agit pas de « pur hasard »… mais presque ! Ma fille Alexandra, qui est mon « éminence grise » dans bien des circonstances, me conseille toujours avant le début du spectacle sur les spectatrices que l’on pourrait placer à mes côtés (ma « Kate » et ma « Cindy », comme nous avons pris l’habitude de les nommer entre nous, depuis mon spectacle « Intimiste 2 » ). Ce choix ne repose QUE sur du « feeling ». Avant le show, Alexandra observe les femmes présentes sans qu’elles le sachent : leur manière de sourire, de se comporter de façon générale… En quelques secondes, elle jauge leur « potentiel de bonne humeur » et leur envie de se laisser aller dans le spectacle qui va bientôt avoir lieu. Leur rôle est si important : nous allons passer 1h30 ensemble, il faut qu’elles aient visiblement envie de s’amuser et de partager un  bon moment avec tout le monde ! Ensuite, pour éviter tout refus et histoire de ne pas les prendre en traître, nous invitons les deux élues à nous rejoindre au préalable dans la salle de spectacle afin de savoir si cela ne les dérangerait pas d’être bientôt assises à mes côtés.  Et c’est tout ! Grâce à cette introduction, elles se sentent en confiance, elles apprécient l’honnêteté de la démarche et ne refusent ainsi jamais l’offre qui leur est faite. Bien sûr nous choisissons toujours des personnes qui paraissent naturellement ouvertes, mais cette méthode évite tout souci éventuel. En tous les cas, elle a fait ses preuves avec moi : en une douzaine d’années de shows différents, tout s’est toujours bien passé ! Voilà, tu sais tout !


Nov 14 2011

La magie pour magiciens

Thomas Benzaki : « J’aimerais travailler (et approfondir) une magie qui m’intéresse de plus en plus: « la magie pour magicien ». Je n’ai cependant pas ou très peu, a mon sens de « notion » sur le sujet… des conseils ? (en restant dans la cartomagie) »

Pendant de longues années (70, 80 et un peu 90), la « magie pour magiciens » a été celle avec laquelle je gagnais ma vie. C’est petit à petit que je me suis davantage tourné vers la magie pour des spectateurs « normaux » (c’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai créé Le Double Fond en 1988). Si tu veux entrer dans ce monde de « la magie pour magiciens », il faudra travailler dur car c’est un domaine pour le moins spécifique… En effet, pour bluffer un magicien, il faut utiliser des principes ou des techniques qu’il connaît, mais en les détournant… toujours en les détournant. Ou bien feindre un geste bien connu pour en cacher un autre moins connu. Ou se lancer dans une routine apparemment banale, mais dont l’issue est tout à fait inattendue, avec de nouvelles méthodes ! Mais prends garde avec cette magie, qui aura tendance à scléroser ton sens critique vis-à-vis de la magie pour le public « normal », car souvent le magicien aime des effets et des tours qui sont incompréhensibles ou ennuyeux pour le lambda moyen… L’idéal, selon moi, est de pratiquer une magie qui soit à la fois abordable à 100% pour un spectateur « normal », mais assez riche de subtilités pour que le magicien ne suive rien. Je dis souvent : « Le magicien est un spectateur qui s’ignore ». J’aime en effet le challenge qui consiste à bluffer et à faire « décoller » les uns comme les autres, à différents niveaux. Par contre, dans ce sens, il ne faut pas négliger le fait que le magicien est souvent de mauvaise foi, car il aime bien (se) faire croire qu’il a toujours tout compris… Soit il balance un petit « c’est évident » dans l’instant alors que, bien souvent, il n’a rien saisi du tout en profondeur. Soit, dans le cas d’une vidéo par exemple, il oublie de préciser que ce n’est qu’après mille visionnages, qu’il a enfin pu saisir le « truc » ! Enfin bon, certains magiciens sont heureusement encore honnêtes intellectuellement et on peut échanger avec eux en bonne intelligence… Si tu veux donc te lancer dans « la magie pour magiciens » je te conseille donc dans un premier temps de ne pas te faire enregistrer lorsque tu fais un tour ! Puis je te conseille d’appliquer une méthode très efficace à mon sens : le concept du « grain de blé sur l’échiquier » ! Quid ? Cette approche consiste à multiplier les effets, les mouvements, les actions, les jeux de mise en scène et autres subtilités pour dépasser le chiffre fatidique de 7. Si ton tour est gorgé d’actions qui dépassent le chiffre 7, AUCUN magicien au monde, même parmi les plus prétentieux, ne pourra remonter ton tour ! C’est une des bases de la « magie pour magiciens » que de mélanger les notions et multiplier les actions. Par exemple, prends le temps de regarder le célèbre numéro de scène de Fred Kaps et tu pourras constater qu’à moins de visionner quelques dizaines de fois la vidéo, il est impossible de refaire son numéro. Idem pour presque n’importe quel tour de son cru. C’est si riche et si complexe tout en étant si fluide : c’est du génie pur… Enfin, je te conseille bien sûr de travailler sans relâche  pour que ta technique soit parfaite. Et j’entends là par le mot « technique » pas seulement les méthodes utilisées, mais aussi ton texte, ta mise en scène etc… Il faut connaître tout sur le bout des doigts, afin que tu puisses justement te concentrer sur les réactions du magicien que tu souhaites bluffer et que tu puisses ainsi le gérer de la façon qu’il faut. Il y a bien sûr d’autres petits points que l’on pourrait aborder sur le sujet, mais le principal est là, alors… bon courage !


Nov 13 2011

Bande : coffret DVD « Le Grenier est dans mon coffre »


Nov 07 2011

MAGIPHAGEUH N°21 : FREDDY FAH

Nous sommes en 1972, année où tant de choses bouleversent le courant ordinaire de ma vie. J’ai 22 ans, je suis tout juste marié, je sors de mon service militaire et je me jette à corps perdu dans la magie. Une des premières personnes dont j’entends parler tout le temps dans le milieu magique de l’époque est  Freddy Fah. Un homme secret, pas facile du tout mais un GRAND professionnel.

C’est l’occasion d’une « foire aux trucs » qui sera déterminante pour la suite des événements. Pierre Switon, avec qui je suis déjà devenu copain depuis quelques mois, m’y présente en effet son ami et ancien professeur : le grand Freddy. Je suis hypnotisé par cet homme tout en rondeurs. Avec son regard pénétrant, mystificateur et pétillant , il prend la parole immédiatement :

« Bonjour mon cher ami, dit-il d’une voix envoûtante, paternaliste et tonitruante à la fois, on m’a dit que vous êtes génial, je demande à voir ! »

Une petite fossette fripe légèrement sa joue et, de son regard qui ordonne tout, sa main serre la mienne depuis le début de notre « bonjour », sans la lâcher, comme si elle était devenue la sienne… Je suis dans un état spécial, un peu gêné devant tant de gentillesse, de hardiesse et de détermination. Le souffle presque coupé, je balbutie :

« Vous voulez que l’on se voie ?

– Je te donne mon numéro et appelle-moi quand tu veux, balance-t-il, du tac au tac ! »

Je note le téléphone et m’échappe de ses griffes dévorantes mais qui m’ont délicieusement envoûté.

Imaginez un peu : un homme de son importance si empressé de rencontrer ma petite personne ! Je n’en crois toujours pas mes yeux. FREDDY FAH vient de me donner son téléphone et je peux l’appeler quand je veux !!! Je sens que ma vie est en train de changer de cap. Toute l’intelligentsia magique respecte cet homme presque tout autant qu’elle le craint et MOI, le petit magicos inconnu quelques mois plus tôt, je deviens un mec important, du moins j’en ai la sensation…

Je m’empresse de parler de l’événement à mon épouse, qui semble ne pas prendre toute la mesure de ce qu’il m’arrive. Ça m’énerve presque… misérable égoïste que j’étais ! La pauvre à l’époque s’occupait littéralement de tout et moi de rien… enfin si de magie, de magie et encore de magie. Jour et nuit. Rien ne m’intéressait d’autre. Rien du tout. Un vrai fou. Elle a une patience d’ange, elle est dévouée, et moi je ne comprends pas que son enthousiasme ne soit pareil au mien, face à l’événement du jour ! Il fallait que jeunesse se passe…

N’empêche que Freddy Fah vient de me proposer de le voir quand je veux… Il ne reste plus qu’à savoir quand… et cela me hante littéralement. Au point de constater qu’absolument rien ne me calmerait, si ce n’est de l’appeler enfin sans plus attendre…  Je l’appelle donc le soir même vers 20h. Dès la première sonnerie, ou même avant je ne sais plus tellement le téléphone m’a donné l’impression d’être décroché rapidement, sa voix inimitable m’assène un :

« Oui, qui est à l’appareil ?

– Dominique Duvivier, le jeune magicien à qui vous avez donné votre téléphone tout à l’heure. »

Mes phrases s’enchaînent et je crois être bien pitoyable… Lui, pour me mettre à l’aise :

« Eh bien, tu ne perds pas de temps toi, hein ? Tu veux qu’on se voie quand ?

–          Ce soir, même tard si vous voulez !

–          Un peu rapide, jeune homme. Donne-moi ton numéro et je t’appelle. Là, je suis occupé ! »

Il raccroche et moi enfin je peux prendre une bonne rasade d’oxygène. Incroyable ce que ce mec me fait comme effet. Je suis redevenu une espèce de larve pré-pubère…

Je commence à redevenir à nouveau un être humain doté d’un cerveau en état de marche quand le téléphone sonne de nouveau. Je décroche immédiatement pour éviter de l’entendre hurler (je dois avouer que je suis assez pénible dans le privé et les sonneries de l’époque, hyper nulles et surtout très bruyantes, me hérissaient particulièrement le poil !).

«  C’est Freddy Fah à l’appareil. »

Perdant à nouveau tous mes moyens, je lâche un vieux oui de derrière les fagots.

« Ce soir vers minuit, ça t’irait ? »

Je ne sais pas du tout si « ça m’irait », mais je découvre que je viens d’accepter et je m’apprête même à raccrocher déjà quand il me rappelle qu’il serait judicieux de lui demander son adresse si je souhaite venir le rejoindre !!

« Rue du Pré aux Clerc.

–          Parfait, c’est noté. Merci. J’y serai. »

Hallucinant, je vais voir Freddy, chez lui, ce soir. J’en suis tout retourné… et fier comme un bar tabac ! Je saute mentalement dans tout l’appartement, totalement obnubilé par cette soirée qui m’attend. Un vrai môme ! Ma femme, ne disant mot, me regarde en se demandant certainement pourquoi elle a épousé un dingue comme moi !!!

J’attends les heures qui me séparent de ce moment tant attendu.

Je tourne en rond dans le secteur immédiat de Saint-Michel. Je vérifie douze mille huit cent vingt trois fois l’adresse exacte. Le nom sur la porte. Tout est en ordre. Je répète ce que je vais tenter de lui dire, de lui demander, de lui proposer comme tours évidemment… Au niveau magique, j’ai juste emporté de quoi tenir un siège pendant 20 heures sans respirer. Ça devrait suffire !

Une Mercedes s’approche. C’est bien lui qui se trouve à la place du passager. Freddy se fait conduire par une  dame. C’est Yvette, sa chère et tendre. Elle s’occupe de tout, car Freddy ne fait rien que de la magie… Tiens, ça me rappelle quelqu’un ! Elle le nourrit, lui donne à boire et l’écoute. Elle est son souffre-douleur, mais c’est surtout en elle qu’il a le plus confiance. C’est une relation spéciale qui les unit. Quelque chose qu’on comprend difficilement, nous autres mortels…

Freddy m’introduit chez eux. Un appartement très cossu, bourré de magie partout, de trophées, de bouquins, de petits paquets magiques, d’objets hétéroclites. Une vraie caverne d’Ali baba ! L’endroit où l’on voudrait être enfermé un mois seul, pour pouvoir tout regarder à tête reposée ! Il me fait asseoir et me propose à boire. Je dis : « Un coca ! » et lui hurle d’une voix à faire éclater les tympans d’une cohorte de déménageurs (ils se déplacent souvent en cohorte les déménageurs) : « YYYYYYYYvette ! Un coca pour le jeune homme ! »

« Avec des glaçons ! » ajoute-t-il, voulant m’être agréable.

Il me pose deux ou trois questions banales, puis me convie au salon/salle-à-manger, où nous nous installons tous les deux.

« Tu es bien installé ? » me dit-il avec cette voix qui me fascine.

« Etonne-moi, mon cher ami. »

Il se tait et moi je suis liquide. Il me regarde fixement, content visiblement de sa réplique et de sa position tout à fait enviable à ce moment, contrairement à la mienne… Je crois qu’à l’instant je préférerais disparaître pour toujours dans une autre galaxie, seul, complètement seul !

Je commence un premier tour de cartes, puis un second et un troisième… J’enchaîne les effets, en le voyant bouger de son siège, acquiescer sur certains moments magiques… Parfois il me dit des trucs du genre : « Tu viens de me baiser là ! ». Et souvent il me demande : « C’est de toi ? ». Je réponds oui, presque chaque fois car il faut dire que j’ai bossé comme un dingue depuis des mois et des mois, ne dormant jamais plus de 4 heures par nuit en m’obligeant à créer coûte que coûte des choses qui me paraissaient nouvelles.

Petit à petit il me met à l’aise. Il sourit sur certains effets, réfléchit sur un tour que je viens de faire, relance le fil de notre échange d’un : « Continue ! ». Les tours se succèdent. Je rêve éveillé. Je vois que son attention ne fléchit pas une seconde : quel bonheur, il semble aussi fou que moi ! On va se régaler, me dis-je intérieurement tout en continuant mon programme magique.

Presque chaque fois que je commence un nouveau tour, je consulte quelques instants mon cahier noir qui se trouve à ma droite. Il me demande au bout d ’un moment :

« Qu’est-ce que tu regardes diable dans ce fichu carnet ???

– Le nom des tours que je vais vous faire.

– Comment ?? Tu veux me faire croire qu’en lisant juste le nom du tour, tu peux me le faire comme ça, sans réfléchir davantage ??! »

Il semble sidéré et pourtant c’est vrai. Il demande à voir mon carnet de plus près et constate qu’il n’y a en effet que des noms de tours écrits dessus. Il jubile et lance alors à sa femme qui est à l’autre bout de l’appartement :

« Il est fou ce mec Yvette ! ».

Il semble aux anges et moi je commence à respirer enfin à plein poumons. Les heures ont passé et il est toujours frais comme un gardon (certains gardons sont friands de magie, la nuit !). J’ai rarement vu un homme si passionné de magie et surtout de la mienne. Il semble insatiable, littéralement !

« T’as terminé ? » me lance-t-il d’un ton provocateur.

« Oui, monsieur, je crois.

– Freddy, appelle-moi Freddy, ok ?

– D’accord… »

Ça y est je suis à nouveau liquide, vous l’imaginez sans doute !

« Je vais te montrer quelques trucs si tu veux ?

– J’en rêverais ! » dis-je, le regard fixé dans la direction de ses mains qui prennent un jeu de cartes. Il commence à me faire une série d’une bonne dizaine de tours, tous plus hallucinants les uns que les autres. Des effets que je n’ai encore jamais vus, des techniques que je ne connais pas. Je crois devenir fou et en même temps je me trouve là où je voulais enfin ! Freddy me parle de Franck (Garcia) qui lui a montré ceci puis cela… De Fred (Kaps) qu’il voit sans arrêt et qui lui montre des trucs de malade. En voici un et puis un autre. Je crois rêver, mais en même temps le cauchemar commence : comment vais-je pouvoir retenir et reproduire tant de merveilles !! ? Un immense sentiment d’impuissance m’envahit. Il s’arrête enfin.

« Il y a un tour qui t’a intéressé plus qu’un autre ? »

Il semble sérieux !

« Pas un, tous Freddy ! J’ai rien compris du tout. Ils sont tous extraordinaires, voilà ce que je pense !

– Tu as de quoi noter ?

– Non, j’avais pas prévu ! »

Je panique. C’est la catastrophe !

« Yyyyyyyyvette » hurle-t-il dans la pièce (il me fait presque sursauter). Elle arrive presque en courant.

« Du papier pour le petit !

– Je vais chercher ça tout de suite » grommelle la pauvre Yvette.

De mon côté, pour la première fois, je trouve aussi qu’Yvette lambine, car je voudrais noter au plus vite les tours, bordel de Dieu !!!

Et vous n’allez pas le croire, mais TOUT ce qu’il m’avait montré, il a pris le temps de me l’expliquer, en me laissant tout noter. Il est revenu sur chaque tour, chaque effet, chaque mouvement. Patiemment. Incroyablement. Plus les minutes passaient, plus je mesurais la chance que j’avais. Sans broncher, il m’a donné accès à tout ce que je voulais. Cette soirée a bouleversé ma vie entière.

Dès le lendemain et les jours qui ont suivi, tous mes copains magiciens de l’époque (c’est-à-dire à peu près tout le monde magique français) venaient me voir pour que je leur montre des trucs que j’avais glanés chez Freddy. Car n’oublions pas qu’à ce moment-là il n’y avait pas d’Internet, pas de vidéo et très très peu de livres en Français qui relayaient les nouveautés magiques du moment. La moindre information nouvelle nous rendait fous ! Or Freddy Fah, du fait de sa carrière internationale, faisait partie de ces rares français qui fréquentaient le milieu magique international et qui donc avaient accès à ces nouveautés magiques. Mais en France il était inaccessible ! C’était moi , quasiment seulement, qui avais eu d’un coup la chance de le rencontrer personnellement et d’avoir accès à son savoir.

Par la suite il faut savoir qu’à partir de cette nuit-là, j’ai rencontré le Maître chaque mois, pendant plusieurs années. Je lui montrais mes nouveautés et lui les siennes, ses propres créations comme celles qu’il avait découvertes dans le reste du monde.

C’est également lui qui m’a présenté Philippe Fialho, qui lui-même m’a présenté Br John Hamman, Dany Ray… Et c’est chez Freddy que j’ai rencontré Fred Kaps, qui lui à son tour me présentait quelques semaines plus tard Ricky Jay et Derek Dingle. Vous l’avez compris : je dois tout ou presque à Freddy. Grâce à lui, j’ai pu partir du pied le plus gigantesque qui soit. Je ne sais pas si vous êtes conscients à quel point ma vie a été chamboulée par cette rencontre ! Par la suite, j’ai fréquenté bien des personnes extraordinaires, mais c’est Freddy qui m’a mis le pied à l’étrier et je lui en serai éternellement reconnaissant.

Jusqu’à sa mort en 1998, je suis resté dans ses fidèles. Yvette m’a légué une partie des trésors de son mari. Parfois je contemple ses tours, ses vidéos, ses gimmicks et je revois ce bonhomme qui avait ses têtes, ses coups de gueule, son  franc-parler mais aussi le cœur sur la main et qui aimait la magie plus que tout au monde. Sa devise de toujours était : « Mon cher, j’emmerde la terre entière. La magie est ma passion et mon métier. La vie est belle ! ». Ces quelques mots sont pour toujours en moi. Je vis avec et j’y pense tous les jours, même si je n’en parle pas souvent… Même s’il est absent, je continue chaque mois de lui montrer mes nouveautés. Je n’ai plus son regard malicieux qui me dit que c’est bon ou que c’est mauvais, mais j’aime me retrouver avec lui.

Il me disait toujours : « Arrête de perdre ton temps avec tes baratins ! » car les textes, il s’en moquait un peu dans l’ensemble… J’avais beau lui dire que le scénario était fondamental, il me laissait dire mais lui il faisait partie de ces magiciens de la vieille école qui croient que le tour, c’est surtout un effet et une méthode. J’ai toujours cru qu’il se plantait là-dessus, mais il m’a toujours laissé m’exprimer, patiemment. J’ai respecté son point de vue, comme il a respecté le mien et encore aujourd’hui je me dis que si Freddy voyait ce tour (celui que je viens d’imaginer), il trouverait à redire… Mais moi j’adorerais qu’il trouve à redire, car cela voudrait dire qu’il est encore à mes côtés !

FIN


Nov 06 2011

Le Mini Duvivier Wallet