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Mar 25 2019

MAGIPHAGEUH N°66 : Le syndrome « Y’a un truc »

Vous ne pouvez pas enlever de l’esprit du spectateur qu’il existe une solution à n’importe quel mystère auquel il puisse assister. C’est dans la nature de l’homme… Et encore plus si cet homme est français ! Le cartésianisme… Ce fameux esprit cartésien qui hante nos prestations magiques ! Globalement, quand vous commencez un tour, le spectateur cherche toujours à savoir « comment ça marche ». Il trouve des pistes et s’en satisfait souvent tout à fait, même si celles-ci sont finalement totalement absurdes… C’est ainsi, il a besoin d’avoir une idée ! Par contre, si votre tour est bien scénarisé, assez « killer » et bien structuré, alors il commence à oublier son idée, au fur et à mesure qu’il voit son château de certitudes s’effondrer et vous gagnez la partie : vous le faites rêver et imaginer qu’il existe d’autres réalités, d’autres horizons… Et ça lui fait du bien !

Première étape pour relever ce défi : tout prévoir. Imaginer absolument tout ce qui pourrait survenir lors de votre prestation. Pendant l’écriture de vos tours, de vos textes etc., vous devez tout le temps garder cet état d’esprit. Il faut que cela devienne un réflexe, une deuxième nature. Bien entendu on ne travaille pas pour obtenir un risque zéro. Mais en bossant en amont et en aval, vous pouvez couvrir la plupart des problèmes que le spectateur imaginera pour vous ennuyer. N’oubliez jamais qu’en principe le spectateur voit pour la première fois votre prestation et qu’il doit à la fois se concentrer sur ce qu’il voit et sur ce qu’il tente de débusquer… Cela laisse pas mal de temps d’avance, non ?

Deuxième étape : enrichir votre prestation par tous les moyens possibles. Je veux parler du travail de mise en scène, de l’écriture de votre personnage etc que j’ai évoqués un peu plus haut. En effet le principe est le suivant : quand on fait un tour simple (avec des effets que le spectateur peut anticiper facilement) et qu’en plus on utilise un texte d’accompagnement simple (du genre : « Je prends les as comme ceci, puis je les mets là comme ceci » etc.), le public ne peut pas décoller. Il reste enfermé dans ses certitudes, car rien ne lui fait suffisamment penser à autre chose, pour qu’il commence à oublier ses convictions et ses connaissances habituelles. Il reste sur l’idée de « Y’a un truc » et ça ne va pas plus loin. C’est pourquoi mes tours sont rarement simples. CQFD. Car, j’ai envie d’emmener le spectateur loin de lui-même et de ses habitudes d’analyse. Autant que possible, j’ai envie de lui faire griffer les étoiles !

D’ailleurs, je ne sais pas si vous avez remarqué, mais lorsque vous réussissez votre coup et qu’un spectateur se met à raconter votre tour à une tierce personne, il rendra celui-ci encore plus extraordinaire qu’il ne l’a été. C’est assez… magique ! Un spectateur qui a véritablement rêvé est incapable de décrire parfaitement le déroulement de ce qu’il a vécu sans omettre aucun paramètre. Il se met à décrire des effets qu’il n’a pas vraiment vus… C’est fascinant !

Il est prouvé que les spectateurs se souviennent facilement de choses directes et simples : la carte signée dans le portefeuille, la pièce qui voyage, une routine de balles mousse…. Qu’en est-t ’il d’une routine longue et bien pensée avec un texte béton à l’appui ? Il se rappellera de VOUS… pas de la carte signée dans le portefeuille ! Il se rappellera qu’il a vécu un moment dingue, avec un mec qui l’a fait décoller. Point.

Quand on a fabriqué un univers solide, que l’on croit dans les actions que l’on a à défendre d’autre part (c’est très important) et que l’on a suffisamment travaillé, alors ça marche ! Et quelle joie cela procure !!! Par contre, côtoyer des magiciens qui ne sont préoccupés que par l’esthétique de tel ou tel mouvement compliqué, alors là, moi cela ne me procure aucune joie. Je ne vois pas l’intérêt. Pour moi, le seul intérêt qui vaille, c’est l’action. C’est le partage avec le public. C’est le point de vue du spectateur. Par exemple un certain nombre de magiciens se targuent de faire des tours sans jamais utiliser de gimmicks : grossière erreur, à mon avis. La manipulation, dans certains cas, tue l’illusion. Si le spectateur peut dire à un moment donné : « Il a manipulé », c’est foutu ! Je veux faire comprendre que, pour obtenir une illusion parfaite, il est important que le public ne possède aucune piste pour remonter le processus qui nous a conduit à l’effet. En ça, la manipulation est insuffisante à mes yeux, dans la plupart des cas. Car on ne parle pas de voltige ou de dextérité… On parle d’obtenir une forme de miracle, un vrai !

L’étonnement est la base même d’un effet magique. Nous pourrions dire à la place de l’étonnement : la surprise. Une surprise fait du bien, en principe. Nous restons quand même au stade primaire de l’émerveillement, non ? Le rêve est une autre histoire. Il commence souvent quand l’entendement est laissé de côté, justement. Le rêve a besoin de grandeur et de magnificence pour éclore. Il a surtout besoin, pour prendre racine, de se sentir épaulé par d’autres êtres humains qui vivent le même rêve en même temps… Vous voyez ce que je veux dire ? Dans une salle de spectacle où tout le public commence à rêver… le dernier récalcitrant suivra le mouvement, se sentant pris dans un tourbillon assez fort pour s’abandonner à son tour.

Je crois que, lors de l’élaboration d’un show, la technique est importante uniquement parce qu’elle permettra de se libérer de toutes contraintes. Mais faire rêver le public, encore une fois, est une autre affaire. Travailler juste des techniques n’ouvrira pas suffisamment de chemins pour s’exprimer avec un art comme celui de la magie. La technique doit être parfaitement maîtrisée bien sûr (c’est la base de tout), mais finalement, elle n’est là que pour s’en libérer.

1 commentaire

  1. Andy Scott

    Comme d’accoutumée, ça claque, Chapeau ! (il fallait la faire…) Une énième fois la flèche est dans le mille. Ha ! si tous les obsédés du bout d’machin peuplant ce Royaume de l’entre-soi pouvaient vous en entendre…
    Merci Cher Dominique, Cordialement
    Andy Scott

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