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Jan 15 2018

MAGIPHAGEUH N°64 : Spectacle vivant, parcours du combattant

J’insiste toujours sur l’importance de travailler et encore travailler avant de se lancer devant un public. Et sur l’importance de tout écrire, prévoir le moindre détail… Ceux qui me connaissent bien savent à quel point je suis un fou de la préparation ! Je suis très scrupuleux, quasi maniaque, lorsqu’il s’agit d’élaborer un spectacle. Mais un jour on se lance, le public est là et il apporte son lot d’imprévus en tous genres ! Au début c’est déstabilisant, on le vit mal, on le subit… Mais petit à petit la tendance s’inverse et on comprend le bonheur du spectacle VIVANT. C’est-à-dire un spectacle qui s’enrichit à chaque représentation des réactions intempestives du public, mais surtout un spectacle qui devient une sorte d’entité propre. Ça, c’est magique. A force, on parvient à quelque chose qui est à la fois parfaitement maîtrisé (techniques, textes, enchaînements…) et parfaitement libre. Quand on joue « ici et maintenant », en vivant donc pleinement l’instant présent, rien n’est mécanique et tout ce qui nous a pris tant d’énergie à intégrer commence à vivre sa propre vie… Là, on se sent libéré. Enfin. Et l’on devient parfaitement disponible pour jouer avec le public. On peut rentrer en communion avec lui. C’est le pied !

Pas facile me direz-vous… Chacun garde en soi le souvenir cuisant de ces moments où tel ou tel spectateur nous a mis en difficulté, malgré tous les efforts qu’on avait fournis. Une seule solution : TOUT prévoir. Et c’est possible. Il le faut. Il faut TOUT calculer. Je garde personnellement sans cesse à l’esprit qu’un spectateur peut « déraper ». Sans cesse. Je suis comme un homme politique qui se prépare à des questions « non prévues  » d’un journaliste en quête de scoop, pour sa propre promotion. Le spectateur est souvent dans le même esprit, car il veut souvent prouver qu’il n’est pas dupe. C’est un peu malheureux d’en être là, mais bon, c’est ainsi ! Donc je me prémunis, je me « borde » de toutes les manières possibles et je ne vis pas ça mal : il est normal que le spectateur qu’on sollicite s’exprime et que, du coup, il puisse nous mettre en difficulté, voire nous prendre en défaut. Il faut donc juste réfléchir dans ce sens pour éviter tout grain de sable qui viendrait gripper l’engrenage de notre spectacle… Vous voyez ce que je veux dire ? Avec cette façon de travailler, même mis en difficulté de façon apparente, vous continuerez d’aller là où vous devez aller pour mener à bien votre spectacle.

Ce que je vous raconte peut paraître frustrant : tout prévoir, tout calculer à ce point ! Ce n’est pas l’idée qu’on se fait de l’artiste qui s’éclate sur scène… Je vous donne l’impression de parler d’un carcan et ça ne fait pas rêver, n’est-ce pas ? Pourtant j’insiste. C’est bien la seule et unique voie pour parvenir à s’éclater justement sur scène. Voici une image qui devrait vous parler : vous avez certainement appris à conduire et vous devez donc vous souvenir de cette période où vous pensiez ne jamais parvenir à coordonner toutes les actions nécessaires à une bonne conduite (regarder dans le rétroviseur, passer la vitesse, mettre son clignotant… j’en passe et des meilleures). Pourtant, si aujourd’hui vous rencontrez un problème nouveau au volant, vous saurez certainement y pallier sans même vous poser de questions. C’est l’exemple même de la liberté qui naît des contraintes… Si, pour vos prestations magiques, vous avez œuvré dans ce sens, alors vous pourrez transformer les réactions de votre public en une force, au lieu de les subir comme attaques perturbatrices ! De cette façon tout le monde est heureux : le public se sent privilégié (il peut être lui-même, s’exprimer, il se sent accepté, entendu et intégré au spectacle) et vous, vous restez maître à bord, tout en voyant votre spectacle s’enrichir de représentation en représentation. Tout l’art consiste à maîtriser le public, à l’amener là où l’on désire, tout en lui laissant assez de lest pour qu’il puisse s’exprimer dans le périmètre que nous avons soigneusement délimité. Si l’écriture de votre prestation est bonne, chaque représentation constituera ainsi un événement unique et non reproductible.

 

Ce n’est pas toujours simple d’assumer à ce point que pratiquer la magie devant un public est une forme de parcours du combattant. Souvent les débutants abandonnent l’étude, ne comprenant pas pourquoi les gens sont si durs, si méchants parfois. Non, les gens ne sont ni durs, ni méchants (quoique… Rires). Nous proposons de séduire, de faire rêver, d’intriguer, de fasciner peut-être ? Donc rien n’est plus normal que certains se défendent, s’insurgent à leur manière, résistent en un mot… C’est logique, si on réfléchit un peu. Tout comme un cheval qui ne serait pas encore dompté, le public se défend, avant de tomber sous le charme. C’est un fait qu’il faut accepter et qu’il nous faut garder en tête dans les moments difficiles…

2 commentaires

  1. Philippe Binant

    Votre texte est remarquable.

    Amitiés,
    Philippe Binant

  2. Andy Scott

    Bonjour Cher Dominique.
    Cette réflexion « Chaque représentation constituera ainsi un événement unique et non reproductible.. » me rappelle une réflexion que j’aime dire et redire à qui veut écouter et pas juste entendre, elle dit « Une levée de rideau, c’est une première et une dernière à la fois », je ne sais pas ce que cela vaut…
    Réel plaisir de vous lire
    Cordialement
    Andy

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