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Sep 21 2015

LE TRAVAIL DU MAGICIEN

Le rôle d’un magicien est de ne pas permettre au spectateur d’avoir une quelconque piste d’explication quant au fonctionnement du tour… Son but doit donc être non pas de montrer son habileté, mais de faire voyager le spectateur de telle sorte que la magie opère. Et pour cela, il n’y a qu’une seule voie : celle de se comporter non pas comme un agile « montreur de tours », mais comme un véritable artiste complet, qui dépasse l’aspect technique (maîtriser les techniques de magie n’est que le minimum requis) pour donner toute son importance au scénario de sa prestation, à son fil rouge, mais aussi à son jeu d’acteur etc.

Dominique_DuvivierOr il est plus facile de réaliser des prouesses techniques que de créer des climats, avec un jeu réel de comédie. Il y a donc chez les magiciens toute cette petite guerre interne qui oppose les « magiciens-jongleurs » (que je respecte tout à fait par ailleurs) et les artistes qui utilisent également des techniques de pointe, mais sans le faire sentir. Le jongleur démontre sa force grâce à sa capacité de réaliser des mouvements difficiles, tandis que le magicien/artiste montre, que sans rien faire du tout ou presque, la magie existe bel et bien. C’est un débat classique, mais tellement crucial à mes yeux !

 

Je travaille donc de toute mon âme pour que mes routines soient aussi incompréhensibles que magiques. Quand j’imagine un tour, c’est mon obsession et tous les moyens sont bons pour y parvenir. C’est une tâche « besogneuse » certes, mais merveilleusement ludique ! Il y a trois phases de travail :

  1. Travailler les tours et les enchaînements techniques
  2. Travailler tout ce qui n’est pas de la technique magique pure : texte, histoire, gestuelle, regards, personnage…
  3. Travailler devant un vrai public

Pour que le spectateur puisse se laisser aller et que le sentiment de « magie » existe, il faut construire des routines qui ne laissent rien voir (dans le sens qu’il n’y ait pas de mouvements suspects ou mal faits), que l’entendement soit bousculé (dans le sens qu’aucun raisonnement ne puisse tenir la route bien longtemps quand le spectateur essaie de comprendre « comment ça marche »), et pour terminer qui ne laissent rien supposer (dans le sens que même un magicien ne puisse penser que nous avons dû faire ceci ou bien cela pour arriver à nos fins).

En résumé un mouvement de magie idéal ne doit pas :

  • se voir,
  • se sentir,
  • se supposer.

La formule que j’utilise souvent est : « rien voir, rien comprendre, rien supposer ». C’est toujours dans cette optique que j’invente un tour. Je ne prétends pas obtenir à chaque fois cette situation, mais je tente de m’en rapprocher le plus possible…

« Rien voir » car il faut que lorsqu’un spectateur (profane ou initié) voit le tour, il ne perçoive pas de technique mal réalisée qui pourrait ainsi associer le tour à un « secret de polichinelle »… On ne verra donc rien qui pourra donner, à première vue, de clés pour comprendre ce qui se déroule. Une des clés de ce point déterminant, est d’utiliser des techniques les plus naturelles possibles (par exemple le tilt move, l’éventail, le spread cull, le riffle classificateur… pour n’en citer que quelques unes). Et si nous utilisons des techniques a priori moins naturelles (comme un Elmsley en tenant les cartes sur le bout des doigts, certaines levées multiples, empalmages, le Flustration Count… et bien d’autres), il faut les « digérer » suffisamment d’un point de vue corporel pour qu’elles le paraissent. Il faut approfondir le travail de ces techniques, qui sont encore plus exigeantes que les autres, pour intégrer leur rythme particulier au reste de notre rythmique gestuelle. Il y a un vrai travail de fluidification de nos actions. Dernier conseil par rapport à ce point : quand on n’aime pas une technique, il sera difficile de lui donner un aspect naturel. C’est tout bête, mais il y a des mouvements magiques qui, de toute façon, collent plus ou moins bien à notre rythmique personnelle.

 

« Rien comprendre » est une extension du concept précédent. En voyant le tour, on ne comprendra pas comment il a pu fonctionner. L’économie de gestes et d’actions y est souvent pour beaucoup.

 

Et enfin ne « rien supposer » est la chose la plus difficile à obtenir car, pour un magicien d’un niveau certain, le fait de remonter le tour par la fin lui amènera souvent la solution de la méthode utilisée. Mais si les moyens mis en œuvre sont suffisamment déroutants, même le magicien chevronné ne pourra en comprendre le processus.

Pour y parvenir, une des techniques les plus efficaces que j’utilise est de fabriquer plus de sept temps d’avance dans mes effets magiques… Ainsi ma routine sera orchestrée de façon tellement exponentielle dans sa démarche qu’il sera très vite impossible de deviner quoi que ce soit de son fonctionnement interne.

 

Soit dit en passant c’est tout cela qui explique pourquoi il est si difficile de jauger le niveau d’un magicien. En effet c’est souvent très aléatoire, car on peut comprendre des choses apparemment simples, sans savoir analyser leur complexité sous-jacente. Dans l’idéal il faudrait donc juger un magicien en considérant ses aptitudes générales… Enfin bon, c’est un peu un autre sujet…

 

Vous l’avez compris, je suis un amoureux des spectacles bien faits, un véritable enfant qui regarde et ressent ce qui se déroule « de l’intérieur ». Je suis un spectateur boulimique et j’adore me faire embarquer dans un monde différent du mien. Comme en musique ou au cinéma, il m’est indispensable de pouvoir m’extraire de ce que je sais pour goûter le bon repas d’un confrère, si je puis dire ! J’aime tant les bons artistes… Bloom me fait toujours rire comme au premier jour tant ses registres comiques sont étendus. Sinon des magiciens comme Ricky Jay, David Williamson ou Tom Mullica, avec leur humour à froid, sont des mecs avec qui j’oublie totalement que je suis magicien. Et il y en a plein d’autres ! C’est le pied…

Il m’arrive de décortiquer un tour que j’ai vu pour en comprendre les rouages, mais je ne cherche pas à savoir absolument tout sur tout, car je sais que c’est impossible… Depuis que j’ai compris ça, je ne m’en porte que mieux. Certains tours restent des mystères pour moi et c’est tant mieux. Je n’ai pas besoin de ce genre de nourriture pour me sentir bien dans mes baskets. Bien sûr, si un tour me hante, je chercherai comment il fonctionne. C’est clair. Je trouverai, ou bien je demanderai à l’auteur de m’en donner la solution, ou bien j’en chercherai une version personnelle. Mais il m’arrive bien souvent d’être transporté par un tour, sans rechercher son modus operandi !

3 commentaires

  1. cavaflar

    Nom de Lui…..Quelle bible…Mais si j’étais Magicien, je me ferais ça en infusion, perfusion, en imbibition sous l’oreiller la nuit….!!
    Bien sûr, bien des choses sont floues pour moi, notamment le coup des « 7 temps d’avance » qui reste nébuleux, je comprends les mots mais y’ a pas d’images qui vont vraiment avec dans le cerveau LOL…En tout cas , merci comme toujours pour ce Lundi sur les chapeaux de roues.
    J’aime beaucoup l’humilité du Magicien de Génie qui redevient un enfant…:-)
    Amitiés
    Cavaflar

  2. Olivier

    Dominique, je crois bien que t’es le meilleur… Depuis que tu m’as fait comprendre tout ce que tu expliques ici, je me suis enfin libéré du poids de la technique, tellement secondaire finalement. Finie la course à l’armement perpétuelle et inutile. Je travaille le jeu d’acteur en feignant une innocence de profane. Après toutes ces années, je me sens enfin Magicien. Merci.
    Olivier

  3. Chakkan

    Un bien bel et bien bon article qui fait beaucoup de bien.

    Certains sont parfois pédagogiques, moralisateurs, transpirent l’expérience… celui-là véhicule une modestie que seuls les plus grands savent atteindre (en magie comme dans les arts martiaux, d’ailleurs).

    Merci.

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