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Déc 09 2013

L’art a sa propre logique

On me demande souvent comment je fais pour écrire des histoires magiques, construire des routines, imaginer des effets nouveaux… On me demande ma « recette » et je dois entrer dans des explications complexes pour tenter de faire comprendre mes cheminements. Ce n’est pas chose facile. Mais, lors de la relecture d’un bouquin absolument génial qui est un recueil d’entretiens entre Alfred Hitchcock et François Truffaut, je suis tombé exactement sur LA façon dont j’aurais voulu exprimer les choses depuis longtemps. Enfin ! Je vous livre cette « pépite » avec empressement ! Lisez bien l’extrait qui va suivre car je pourrais qualifier les concepts qui y sont développés comme aussi importants à mes yeux que le concept des fameuses « familles d’effets magiques ». C’est dire ! Un vraie petite révolution… Alors, pour ceux qui s’intéressent à mes créations, goûtez la pertinence de l’échange entre ces deux cinéastes qui avaient tout compris ! Je vous en reparle juste après…

 

Hitchcock-AlfredAlfred Hitchcock : La vraisemblance ne m’intéresse pas. C’est ce qu’il y a de plus facile à faire. Dans The birds, il y a cette longue scène dans le bistrot où les gens parlent des oiseaux. Parmi ces gens, il y a une femme avec un béret sur la tête, qui est justement une spécialiste des oiseaux, une ornithologue. Elle se trouve là par pure coïncidence. Naturellement, j’aurais pu tourner trois scènes pour la faire arriver vraisemblablement, mais ces scènes n’auraient aucun intérêt.

 

François Truffaut : Et elles constitueraient pour le public une perte de temps.

 

AH : Non seulement une perte de temps, mais ce serait comme des trous dans le film, des trous ou des taches. Soyons logiques : si vous voulez tout analyser et tout construire en termes de plausibilité et de vraisemblance, aucun scénario de fiction ne résisterait à cette analyse et vous n’auriez plus qu’une chose à faire : des documentaires.

 

FT : C’est très vrai. La limite du vraisemblable, c’est documentaire. D’ailleurs les seuls films qui rallient l’unanimité de la critique mondiale sont en général des documentaires, comme l’Ile Nue, lorsque l’artiste offre son travail mais rien qui vienne de son imagination.

 

AH : Demander à un homme qui raconte des histoires de tenir compte de la vraisemblance me paraît aussi ridicule que de demander à un peintre figuratif de représenter les choses avec exactitude.  Quelle est le comble de la peinture figurative ? C’est la photographie en couleurs, n’est-ce pas ? Vous êtes bien d’accord ?

Il y a une grande différence entre la création d’un film et celle d’un documentaire. Dans un documentaire, c’est Dieu le metteur en scène, lui qui a créé le matériel de base. Dans le film de fiction, c’est le metteur en scène qui est un dieu, il doit créer la vie. Pour faire un film, il faut juxtaposer des masses d’impressions, des masses d’expressions, des masses de points de vue, et, pourvu que rien ne soit monotone, nous devrions disposer d’une liberté totale. Un critique qui me parle de vraisemblance est un type sans imagination.

 

FT : Remarquez que, par définition, les critiques n’ont pas d’imagination et c’est normal. Un critique trop imaginatif, ne pourrait plus être objectif. C’est justement cette absence d’imagination qui les amène a préférer les œuvres très dépouillées, très nues, celles qui leur donnent le sentiment qu’ils pourraient presque en être les auteurs. Par exemple un critique peut se croire capable d’écrire le scénario du Voleur de bicyclette, mais pas celui de  La mort aux trousses et, forcément, il en arrive à penser que le Voleur de bicyclette a tous les mérites et La mort aux trousses n’en a aucun.

 

AH : Justement, vous citez La mort aux trousses, la critique dans le « New Yorker » disait que c’était un film « inconsciemment drôle ». Pourtant, quand je tournais La mort aux trousses, c’était une énorme blague ; lorsque Cary Grant se trouve sur les Monts Rushmore, je voulais qu’il se réfugie dans la narine de Lincoln et que là, il se mette à éternuer violemment ; cela aurait été amusant, hein ?

Mais je m’aperçois qu’on a dit beaucoup de mal des critiques, non ? A propos, qu’est ce que vous faisiez quand nous nous sommes rencontrés la première fois ?

 

FT : Eh bien ! j’étais critique de cinéma ! Et alors ?

 

AH : Il me semblait bien ! Non, voyez-vous, quand un metteur en scène est déçu par la critique, lorsqu’il se rend compte que les critiques ne sont pas soigneux en examinant ses films, eh bien ! le seul refuge qu’il puisse envisager, c’est l’acclamation par le box office. Maintenant, si un metteur en scène tourne ses films entièrement pour le box office, il se laisse entraîner dans la routine et c’est très mauvais. Il me semble que les critiques sont souvent responsables de cet état de choses et qu’ils peuvent conduire un homme à n’envisager que le box office parce qu’à ce moment-là, il peut dire : « Je me fous des critiques parce que mes films font de l’argent. »

Il y a ici, à Hollywood, un slogan très fameux : « Je vais dire à ce critique que j’ai lu son article et que je suis allé à la banque en pleurant tout le long du chemin. » Dans certains hebdomadaires, on recherche volontairement des critiques qui peuvent dénigrer en amusant les lecteurs. Il y a une expression en Amérique quand une chose est mauvaise : « C’est seulement bon pour les oiseaux ». Alors je savais très bien ce qui m’attendait pour la sortie de The Birds.

 

 

Voilà qui donne envie d’aller de l’avant, n’est-ce pas ? On peut constater que même un cinéaste aussi connu que Hitchcock a eu du fil à retordre avec les conservateurs de tout poil ! C’est un combat qui ne s’arrêtera jamais… Si on compare cet échange entre cinéastes avec l’univers de la magie et le conservatisme des magiciens (de certains du moins), on peut dire que le mot « documentaire »  est synonyme de tous ces tours ou effets qu’il faut faire comme ci, mais surtout pas comme ça, au nom de je-ne-sais-quelle-déontologie. Comme dans le monde du cinéma, il y a toute une panoplie d’interdits qui sclérose une bonne partie de la magie, depuis toujours. Ma « méthode », c’est d’avoir toujours considéré la magie comme un art et de lui avoir donné donc toute la liberté qu’elle mérite. A mes yeux, il n’y a pas de choses qu’on n’ait pas le droit de faire et d’autres oui. Comme la magie est un art, on a tous les droits : on peut créer tout ce qu’on veut, mélanger les familles d’effets, imaginer des scénarios incongrus, j’en passe et tellement d’autres ! C’est un puits sans fond. La magie est bel et bien un art à part entière : elle ne doit pas s’encombrer par des critiques qui veulent la figer dans le temps et dans les esprits. En magie comme dans tous les autres arts, on ne peut soi-disant plus rien inventer de nouveau jusqu’au moment où tout bascule et où la magie de la créativité opère. Non, messieurs les critiques, les créateurs d’illusions n’ont pas terminé d’inventer de nouveaux mondes et c’est tant mieux ! Merci, Monsieur Hitchcock d’avoir exprimé cela si clairement ! On peut avancer sans cesse, tout reste à découvrir, c’est très réconfortant, non ?

2 commentaires

  1. Bruno Noulet

    ce qui est invraisemblable c’est que certains prescrivent une magie « ordinaire » et « logique ». drôles de « magiciens »…

  2. carl valentin

    Dominique, voici un lien qui pourrait t’intéresser : entretiens en mp3 de Hitchcock par Truffaut.
    http://trombonheur.free.fr/Hitchcock-Truffaut/

    amitiés
    Carl Valentin

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