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Août 05 2013

Magiphageuh n°35 : Etude magique sur Kubrick

 

Je bosse sur Kubrick depuis de longues années. J’en parle peu, mais je possède tous ses films (c’est un minimum) et une bonne partie des essais qui lui sont consacrés : bouquins, documentaires, « livres/photos »… bref, une énorme banque de données, de quoi voyager dans son univers un bon bout de temps. Ce que j’ai fait et continue de faire. Ce « bon bout de temps » justement m’a permis, une fois de plus, d’établir un nombre incalculable de parallèles passionnants entre le cinéma et une « certaine » magie. Je veux parler de la « bonne » magie bien sûr, celle qui est un art, pas celle des performances pour briller (j’en ris rien qu’en y pensant). Pour moi,  ce mec (Stanley Kubrick) est un des plus grands génies du XXème siècle (pour le cinéma), pour ne pas dire LE plus grand. Il est donc naturel que, passionné de cinéma (et moins de Marlo pour ma part), je me sois agglutiné à ce personnage…

 

Stanley-Kubrick

Il y a un thème récurrent qui revient dans l’œuvre de Kubrick : le fantastique. Tout au long de sa vie de recherche, il n’a cessé d’explorer cette « famille » du cinéma. Dans un des livres consacré à Kubrick que je lisais récemment, Todorov aborde le sujet dans ces termes :

 

« Ou bien le lecteur (spectateur) admet que des événements en apparence surnaturels peuvent recevoir une explication rationnelle et on passe alors du fantastique à l’étrange ; ou bien il admet leur existence comme tels et l’on se retrouve alors dans le merveilleux ».

 

Elle est pas géniale, cette citation ?? Et avouez qu’en tant que magicien, c’est une sacrée source d’inspiration…

Moi qui pense depuis toujours ou presque que la magie doit emmener le spectateur dans des chemins profonds et non dans le simple jeu de la prouesse-stérile-qui-ne-fait-plaisir-qu’à-la-petite-personne-qui-la- réalise, cette belle phrase a réveillé mes papilles créatrices ! Je les ai senties subitement enrichies pour une décennie de plus… Non seulement l’exemple de la vie de notre bon Stanley nous encourage à travailler sans relâche pour aller toujours plus loin, créer des œuvres toujours plus folles dans un esprit d’exigence ultime, nous documenter jusqu’à l’épuisement pour fournir un scénario en béton armé, ne reculer devant aucun sacrifice pour parfaire la cohérence du propos qu’on a choisi de raconter. Mais en plus Kubrick nous souffle autre chose à l’oreille : il nous montre le chemin pour faire « décoller » nos spectateurs. Il nous montre comment faire entrer le spectateur dans un monde dont il n’aura plus envie de sortir ! Quel génie… J’aime tellement ce mec. Vous ne pouvez pas imaginer tout ce qu’il m’apporte…

 

Autre exemple de son analyse toujours tellement pleine d’acuité. Dans une interview, il aborde le sujet des scientifiques dont il se méfiait énormément, tout en étant obligé de les consulter pour ses futurs scénarios. Et il raconte un fait malheureusement dramatique. A l’époque de l’invention de la bombe atomique, les scientifiques sont arrivés au moment de devoir quand même faire un petit essai… Juste pour voir ! Il s’est avéré que, ne sachant pas ce qui pourrait survenir en faisant éclater ce gros pétard, certains d’entre eux se sont demandés s’il n’y aurait pas une réaction en chaîne qui occasionnerait la fin du monde, éventuellement ! Finalement d’autres scientifiques se sont dits que NON, pas de risque au niveau d’une « réaction en chaîne qui entraînerait la fin du monde » ! Et hop, aussitôt dit aussitôt fait, ils ont lancé leur petit essai.. Et ô joie, la fin du monde n’a pas eu lieu, c’est pourquoi je vous parle encore ! Mais Kubrick, qui a oublié d’être un con, note quand même que rien que l’idée qu’il y avait un risque de fin du monde, aurait dû largement suffire pour ne pas tenter l’essai, car à cette époque les scientifiques n’avaient pas du tout les moyens de savoir à 100% si le risque était zéro !  Pourtant ces fous sont allés au bout de leur idée… Ce qui nous donne toutes les raisons de nous méfier des scientifiques. Pour réaliser une idée séduisante, ajoute Kubrick, le scientifique (comme le politique d’ailleurs) est prêt à n’importe quelle exaction !

KubrickCe genre de réflexion m’a amené à réfléchir de façon décalée par rapport à mon propre contexte de magicien. A l’image de ces scientifiques fous, je me suis vu moi-même comme un artiste assez fou pour mettre au point un spectacle tellement séduisant que le public me suivrait les yeux fermés, sans se soucier du raisonnable. Sauf que l’aventure est beaucoup moins dangereuse, LOL ! L’idée est la suivante : grâce à un scénario bien monté, je suscite un intérêt tellement vif auprès du public, que l’impossible peut arriver. Ce « stratagème » m’a ouvert les portes d’un terrain de jeu incroyablement large. Ainsi, sous le couvert anodin de l’histoire que je fais vivre au public dans mon spectacle, j’imprime lentement mais sûrement des images fortes qui vont me permettre d’aller bien plus loin que j’aurais pu l’espérer si je m’étais cantonné à une magie dite traditionnelle (sans scénario, sans construction, sans fil rouge etc.) !

Par exemple, dans une histoire que j’ai imaginée pour l’un de mes shows récents (en l’occurrence, c’était « La fortune du pirate » joué en 2011 au Double Fond), j’explique dès les premiers instants de ma présence sur scène pourquoi j’ai choisi un tel titre de spectacle : en fait le pirate, c’est moi. Je suis un pirate sur le retour, la soixantaine le pirate (je m’affuble alors d’un bicorne à tête de mort et d’un cache-œil ridicules !). Hop, le public se marre et je continue ma prestation comme d’habitude, l’air de rien ! Je veux dire que je ne joue plus au pirate du tout pendant le reste du temps. J’ai juste installé un concept et une ambiance un peu « délire ». Parfois, je parle d’une boîte qui contenait ma boussole de l’époque. Je pose des « points d’encrage » ici et là, mais pas plus de références que cela. On s’amuse pas mal avec le personnage que j’incarne. Je fais des tours assez drôles et forts comme mon portefeuille qui change de couleur plusieurs fois, puis grossit, puis rapetisse… Je vis ma vie de magicien quoi ! Je fais du Duvivier, dans de nouvelles pompes, mais du Duvivier ! Bref, tout le monde est content. J’ai parlé au début aussi du côté aventurier du pirate, qui est un incorrigible joueur et qui a amassé beaucoup de thunes. Il possède de l’or et de l’argent. Je dis que je leur montrerai tout cela plus tard ! Et puis arrive la fin du spectacle. Là, alors qu’il n’y a eu aucune musique tout le long (à part le générique du début), on lance à fond la musique des « Pirates des Caraïbes ». Le public est tout de suite englobé, car cette musique est belle et surtout « colle » à l’histoire que j’ai amenée par petites touches depuis le début : grâce à la musique, le scénario prend son envol et nous arrivons naturellement à la conclusion ! J’amène une vasque pleine d’or. Des liasses de billets de 500€ pour une fortune…de pirate ! J’apporte une grosse mallette que je remplis de tout cet argent que la salle convoite du regard et je la referme avec l’œil coquin… La musique bat son plein et tout prend un sens : en fait, je suis un vrai « ancien » pirate qui a fait fortune… Là, la mallette semble se casser en s’ouvrant dans tous les sens : l’argent a disparu, laisse la place à des dizaines de fleurs (à ressort) et le pirate disparaît dans la nuit (en coulisses quoi). Avec une économie hallucinante de moyens, je viens de faire vivre toute une aventure (bateau, combats, j’en passe)… Juste avec un peu d’humour et quelques points d’encrage grotesques, le public décolle avec moi. J’ai pu ainsi obtenir une ambiance très intense par le truchement de simples suggestions et de moyens minimes. J’ai obtenu une sorte de « bombe atomique »… sans bombe atomique, pour reprendre le concept de Stanley Kubrick…

L’exemple que je prends à l’instant est une des multiples voies possibles pour parvenir à de la « bonne » magie. Stanley Kubrick fait partie de ces personnes, comme Ernest Pancrazi, Woody Allen ou encore Edgar P. Jacobs, qui m’ont guidé pour construire des histoires différentes des grands classiques de la cartomagie dite « moderne » mais qui est restée souvent chiante comme la mort… Faire rire le public et créer pour lui des événements ont toujours été mon obnubilation, donc je me suis tourné naturellement vers ces génies qui nous montrent la marche à suivre ! Je ne me lasserai jamais de vous parler d’eux…

3 commentaires

  1. Bruno Noulet

    (encore) ‘super intéressant ce billet…
    de toutes façons, la passion rend toute chose intéressante…

    Dominique, ouais, je vois bien ce qui te passionne chez Kubrik… ce qui tu y trouves comme inspiration…

    Je suis personnellement un gros fana’ de Brian de Palma, et je trouve pas mal de « ponts » entre son oeuvre (voire sa carrière) et la tienne…
    A l’instar de Kubrik, De Palma est vrai magicien, un avant-gardiste (qui connait ses « classiques »)… avec une approche différente, assez perverse… « vicelarde »… ‘géniale, quoi… on s’comprend… :-)

    Après, en magiciens de cette trempe, y’a Lynch… une approche encore différente… le genre à te faire aimer les cauchemars… ahahah… ‘pas pour tous les « esprits », non plus… moi, j’adore…
    Lynch et toi ont été mes 2 principales influences en tant que « créateur » à un moment donné… dans la… musique… comme quoi, l’art/la création (la vie… simplement) s’extrapole (en tant que pistes) dans tous les sens…

    autrement, ‘une info au cas où tu ne l’aurais pas eue :
    http://www.lemonde.fr/culture/article/2013/06/18/room-237-dans-les-arcanes-du-film-labyrinthe-de-stanley-kubrick_3431853_3246.html

    1. laurent

      Brian De Palma – Alfred Hitchcock
      Dominique Duvivier – qui ?

      Au-delà des approches « perverses et vicelardes », Brian De Palma a aussi cette indépendance d’esprit qui l’a éloigné des grands studios.
      J’ai lu quelque part que De Palma faisait voir le montage de ses films à Spielberg pour avoir son avis. Jusqu’à quand l’a-t-il fait ?

  2. carl valentin

    Merci encore pour ce partage.

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