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Août 06 2012

MAGIPHAGEUH N°29 : Créer un univers

Montrer un tour de magie, tel qu’on en voit souvent, est en soi une chose simple à réaliser. Mais le résultat est simple aussi, disons médiocre : ça ne va pas bien loin car il n’y aucune dimension artistique, aucune création d’univers (nous y voilà !). Un simple tour vu, quoi ! Au mieux, est-il « impressionnant » au niveau de son effet. Si le tour en question n’est pas mauvais et que le spectateur n’est pas gavé de routines, qu’il est plutôt bien luné, bref que son état d’esprit est positif, il sera content de l’expérience et dira certainement que ce qu’il vient de voir était très joli… mais qu’il ne voudra plus jouer aux cartes du tout, ou pas avec vous ! Selon la célèbre expression : on récolte ce que l’on sème. Ce qu’on émet se répercute directement sur ce que reçoit l’auditeur. En gros si on envoie 10€… on reçoit 10€, ce qui est un deal normal. L’image est simpliste, mais c’est parlant ainsi, n’est-ce pas ?
Pour dépasser ce stade, il faut bâtir un univers et ça, c’est une autre affaire ! Déjà beaucoup moins accessible… Et pour construire, il ne suffit pas de le vouloir, parce que « c’est la mode de tenter le Dominique Duviviercoup » !!! Accéder à ce niveau d’exigence particulier doit naître d’abord d’un besoin profond de s’exprimer, d’un besoin viscéral de porter son monde intérieur à la connaissance des autres. Il faut sentir en soi l’envie irrépressible de faire éclore cet univers qui nous tenaille et non pas l’inventer de toute pièce (si nous parlions de le créer de toute pièce, l’affaire serait encore plus difficile) ! Et ensuite tout le travail réside dans le fait de le restituer de la façon la plus fidèle possible au moyen du type de moyen d’expression artistique que l’on a choisi. En l’occurrence : la magie ! A mes yeux, presque tout le secret d’un bon tour de magie réside dans ce concept, comme je ne cesse de le répéter. Si on possède un ou plusieurs univers qui nous sont propres, l’idée est de ne pouvoir faire autrement que d’en offrir des morceaux au public, la magie que l’on propose n’étant rien ou presque sans y « fondre » ces « bouts de soi ».
Dans mes spectacles j’essaie toujours d’offrir à mon public un univers le plus riche possible. Par exemple dans ma série de shows que j’avais intitulés « Intimiste », j’annonce dès le départ mon « pitch » qui consiste à rendre hommage à mes pairs, à tous les magiciens qui tiennent une place privilégiée dans mon cœur. Mais l’univers que je partage avec le public dans ces spectacles va bien au-delà. Il y a notamment le bonheur intérieur que me procure cet hommage : transmettre un peu du génie de ces hommes, montrer ce que j’en ai compris, ce qu’ils ont provoqué en moi, ce que je suis devenu grâce à eux… Cela me donne des frissons ! Et cela va un peu plus loin : j’aime par-dessus tout partager avec le plus grand nombre cette joie de pratiquer mon métier et ma passion. J’aime faire rêver et rêver moi-même d’illusions pour me reconstruire de la vie ordinaire, parfois si morose et sans grand attrait. J’aime transmettre le bonheur que nous avons d’être là, tous en vie, ensemble. C’est un privilège dont il ne faut pas bouder le plaisir ! J’aime (re)donner le goût des belles choses, des objets rares… J’aime donner une vie à ces choses qui, sans amour et sans passion, ne sont que l’ombre d’elles-mêmes.
Mais donner quelque chose de profond passe nécessairement par cette phase initiale qui consiste à ressentir cette profondeur. Et cela n’a rien à voir avec le travail d’acteur ou de scénarisation qui ne doivent pas être négligés en parallèle. Créer un univers et l’offrir ensuite sous forme d’une expression artistique, quelle qu’elle soit d’ailleurs, n’est pas un travail à proprement parler : c’est cette énergie vitale qui nous pousse vers l’avant, sans cesse, et qui nous est très personnelle. Elle prend sa source dans les méandres de notre vie intérieure… En l’occurrence pour moi il y a par exemple le sentiment d’avoir été mal compris toute ma vie, la souffrance de ne m’être pas fait comprendre, de n’avoir pas saisi le monde que je côtoyais, que le monde « côtoyé « ait parfois voulu me détruire plutôt que d’accepter ma présence… Cette sensation d’être « mal aimé » m’a aidé à trouver de nouvelles armes pour me défendre. J’ai appris à me battre pour toujours mieux rebondir ! Combattu le conservatisme primaire et secondaire. Imaginé les « comment exister dans ce monde de brutes », sans tomber dans le piège de les combattre réellement (car il n’y a rien de mieux pour devenir une « brute » soi-même). Tout cela m’a apporté une philosophie particulière qui se ressent aussi dans mes prestations. Bon il est vrai que je n’en demandais pas tant parfois, mais nous devons faire avec ce que nous avons ou ce qu’on nous donne. Non je ne regrette rien, non rien de rien… Édith !!!
Pour ce qui concerne le « bon » côté, je constate l’importance de mes parents, en particulier de ma mère de souche sicilienne, dont l’abnégation et l’amour sont à l’origine d’un pan entier de mon univers magique. L’amour que j’ai perçu entre mes parents – 42 ans de bonheur absolu entre eux deux, jusqu’à la mort de ma mère – a construit un ciment particulier irremplaçable dans ma personnalité. Et puis il y a des personnes comme le magicien Freddy Fah, qui m’a tant donné et qui m’a permis de rencontrer tant de personnes déterminantes pour mon métier… Ensuite viennent bien sûr mes accointances particulières avec le cinéma, la musique, la littérature. Je suis un boulimique de films, de bouquins, de magazines… un peu de tout en fait ! On vit d’autres mondes et hop ! Un univers de plus ici, un autre par là… C’est une telle joie de découvrir les mondes du passé et du présent, d’observer cette espèce de perpétuel recommencement entre les époques : ceux qui essaient de faire bouger les choses établies et qui se font lapider à chaque fois par les mêmes, d’époque en époque… avec une régularité qui fait peur ou qui amuse, selon l’humeur du moment !
C’est riche de tout ce bien et ce mal, que j’ai arpenté la vie de magicien… Je pourrais bien sûr développer davantage chacun des points précédents mais le propos n’est pas là et les exemples cités suffisent à saisir ce qui a forgé mes « univers » particuliers qui transpirent dans ma magie. Ce mélange unique (que chacun possède s’il veut bien s’y attarder positivement), a constitué le personnage que je suis devenu. Tout cela a été toujours passionnant, mais a pris un temps infini. Difficile d’ailleurs de faire entrer un public dans un univers encore trop frais, trop jeune, pas assez culotté, comme une vieille pipe… Enrichissez-vous donc sans plus attendre !
Amitiés
Dominique Duvivier

2 commentaires

  1. cavaflar

    Un grand merci pour ta participation à cet « enrichissement » :-), ça fait vibrer là, là et là aussi ouais….de lire ce texte…!!
    Amitiés
    Cavaflar

  2. Bertrand GILLE

    Que je suis content !!! J’adore cette discussion.
    En particulier ces deux passages :
    Si on possède un ou plusieurs univers qui nous sont propres, l’idée est de ne pouvoir faire autrement que d’en offrir des morceaux au public, la magie que l’on propose n’étant rien ou presque sans y « fondre » ces « bouts de soi  »
    et
    Créer un univers et l’offrir ensuite sous forme d’une expression artistique, quelle qu’elle soit d’ailleurs, n’est pas un travail à proprement parler : c’est cette énergie vitale qui nous pousse vers l’avant, sans cesse, et qui nous est très personnelle

    C’est là toute une philosophie que vous nous offrez.
    D’ailleurs pour tout vous dire j’ai lu et relu cet article une bonne dizaine de fois.
    Pour essayer de bien en comprendre le fond et ne pas s’attarder sur la forme.

    Il y a vraiment beaucoup de contenu en si peu de lignes. Il y a des choses essentielles cachées au détour d’une phrase :
    « Mais donner quelque chose de profond passe nécessairement par cette phase initiale qui consiste à ressentir cette profondeur. »

    J’espère que ces vérités qui témoignent d’un riche vécu ne seront pas lues trop rapidement par ceux qui vous suivent sur ce blog.

    Je suis vraiment très content de cet article. c’est digue ça. Sur ce blog, on passe d’un monde à un autre. Un jour du léger, du facétieux, et puis un jour, venant sans crier gare, sans prévenir Paf ! On tombe sur des gemmes ! sur de véritables pépites !

    Encore !!!

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