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Juil 16 2012

Interview Dominique Duvivier : troisième partie

Lionel : Vous avez donné des cours à des centaines d’élèves dont de nombreux qui sont devenus aujourd’hui d’importantes figures de la magie française. Certains s’en enorgueillissent ou du moins n’hésitent pas à le mentionner, tandis que d’autres font mine de l’avoir oublié et s’écartent de vous. Comment l’expliquez-vous ? N’avez-vous pas une part de responsabilité ? N’étiez-vous pas trop attaché à certains principes ?

Dominique : Ce n’est pas impossible. Je ne veux pas laisser entendre que j’étais le meilleur des profs et eux, les pires des élèves. Pas du tout. Mais, je suis arrivé à quelques conclusions, en me basant sur mon expérience de professeur de magie, qui est, je pense assez riche. Je le dis, même si cela en fera bondir certains, j’ai eu plus de 600 élèves depuis le début des mes activités magiques. J’ai commencé la magie en donnant des cours et non en me représentant en public. Ceci expliquant peut-être cela. Certains sont devenus professionnels, d’autres non.

Dominique DuvivierLa première des conclusions est que le rapport prof/élève est très spécial. J’ignore si c’est comme cela dans tous les domaines, mais en magie, le rapport est souvent très particulier. Pour illustrer mon propos, on peut faire référence à l’histoire du film Boudu Sauvé des Eaux de Jean Renoir avec Michel Simon dans la version originale. Pour ceux qui ne connaissent pas cette histoire, elle met en scène deux protagonistes principaux. Un des personnages, le clochard Boudu veut se suicider en tentant de se noyer. Le second personnage, épicurien, assiste à la scène et va sauver le malheureux qui tente de mettre fin à ses jours. Sauvé à tel point que Boudu reprend totalement goût à la vie. Un jour, la personne qui a été sauvée assassine son sauveur car elle ne veut pas qu’il soit dit que quelqu’un a été, à un moment donné, plus fort qu’elle.

Cette histoire est un peu l’histoire de ma vie.

[Plus de détails sur le concept de « Boudu sauvé des eaux » ici : http://www.dominiqueduvivier.com/?s=boudu ]

On ne m’a jamais tué au premier degré, mais au second et au troisième degré, on m’a assassiné des centaines de fois. Et pour cause, car tu imagines bien que sur 600 élèves aspirant à devenir artistes, il y en a forcément quelques-uns qui ont été tentés de faire en sorte que celui qui leur a donné des raisons de vivre leur art n’existe plus. La solution la plus simple est alors de nier son existence ou de la dénigrer.

La deuxième conclusion, parmi d’autres, c’est que, forcément, dès qu’on rentre dans une relation d’étude sérieuse de la magie, on s’écarte assez vite de la technique technicienne. Être magicien, ce n’est pas savoir faire une levée double. La levée double est un moyen mais pas une fin en soi. Être artiste est un choix de vie très particulier, qui demande énormément de sacrifices, de pugnacité et de force de caractère indispensables pour affronter ses doutes permanents. Est-ce que tous les élèves sont prêts à accepter et à gérer ces sacrifices ? Je ne le pense pas. Il peut être alors plus facile de se retrancher derrière la technique et de se dire que l’essentiel est de savoir faire un break de huit au pinky en une demi-seconde. Mais ce n’est pas ça être artiste, loin de là.

Moi, j’ai l’impression, qu’au fond d’eux, ces personnes ressentent cet état de fait. Cela crée des conflits, des tensions psychologiques. Et, évidemment, le prof est parfaitement bien placé pour être le support de ces tensions.

Enfin, il y a ceux qui veulent nier tout simplement le fait qu’ils ne sont pas des self-made-man. Alors, dans ce cas, le prof n’existe tout simplement plus et n’a, comme par magie, jamais existé.

 Lionel : Il y a tout de même des élèves qui vous sont fidèles.

Dominique : Oui, bien entendu ! Mais mon sentiment est mitigé. J’ai eu tellement d’élèves totalement satisfaits du chemin, plus ou moins long, parcouru avec moi, et qui, au fil des années, voire des décennies, changent leur fusil d’épaule pour devenir quasiment hostiles, que je ne vois pas pourquoi cela changerait. J’ai toujours cette espèce de réticence quand j’entends l’expression de satisfaction de tel ou tel magicien à mon égard. Il y a toujours une petite voix qui me dit « mais qu’en sera t-il demain ? »…

Certains, aujourd’hui à l’affiche, ont oublié que c’est par moi qu’ils ont tout commencé. Ils préfèrent citer des noms illustres, rencontrés une fois ou deux, tout en oubliant le nom de Duvivier avec qui ils ont passé des années entières. C’est incroyable comment la mémoire peut jouer des tours…

 Lionel : Y a-t-il des élèves qui ne se sont pas sentis à l’aise dans vos cours et ont arrêté ?

Dominique : Oui. Tout à fait. Et il est hors de question pour moi de parler de ces gens d’une façon négative.

Je procédais de la façon suivante avec les personnes qui voulaient prendre des cours avec moi. La première séance était une simple discussion. Je voulais que l’on se parle tout simplement de ce que l’on avait envie de faire ensemble. Quand je dis « on », c’était vraiment « on ». La personne attendait des choses de moi, mais, de mon coté, j’attendais aussi des choses d’elle.

A l’issue de cette entrevue, qui pouvait souvent durer plusieurs heures, voire plusieurs séances, on réfléchissait, l’un et l’autre, pour savoir si l’on se convenait. Si nous tombions d’accord, alors, on commençait à travailler ensemble.

Il est donc arrivé, en effet, qu’à l’issue de cet entretien, voire même après un ou deux cours, on sente, qu’il était inutile de continuer. Tout cela est très sain et ça n’a quasiment jamais posé de problème.

 Lionel : Pourquoi avoir quasiment arrêté de donner des cours ?

Dominique : J’en ai donné pendant 20 ans très régulièrement, et pendant une dizaine d’années très spasmodiquement. Mathieu Bich a peut-être été mon dernier élève sérieux à la fin des années 90 et depuis  j’ai dû conseiller 10 ou 15 personnes. Cela me convient parfaitement.

3 commentaires

  1. Zerdoun

    Merci encore pour ce numéro, sachez Dominique, que je ne sais pas non plus ce qu’il en sera demain.
    En revanche, j’ai deja couché sur le papier l’honneur et la fierté que je ressens à faire parti de ces 10 ou 15 personnes que vous avez conseillé ces dernières années.

    De plus, je vous lis sur internet, je vous écoute sur mon magnétophone, je vous vois sur dvd… bref… vous serez à jamais dans ma vie… et si un jour je fais une overdose de « Duvivier » je suis sur et certain que je ne vous oublierai pas pour autant…

    Un page s’est tournée la premier fois que je vous ai vu sur le net, une autre a suivie lorsque nous nous sommes rencontrés, ( sans oublier la gentillesse de vos proches, Alexandra, son homme, mr Tran, Adeline , et j’en passe…) décidément… je suis navré Dominique… mais je ne vous oublierai pas de si tôt!

    Ainsi comme pour ce dernier soir au double fond, vous voir jouer « Le hasard c’est moi » (un vendredi 13!) avec ma compagne assise à votre coté ( elle en reste toute émoustillée!) je vous dis encore une fois un simple mais très sincère MERCI.

    Magicalement
    Zerdoun Jonathan

  2. Bertrand GILLE

    Bonjour Dominique,

    Le chemin de l’artiste est donc un chemin solitaire… Mais cela, vous devez bien le savoir.

    J’ai envie de vous dire que ce dont vous pouvez être fier, c’est d’avoir indiqué la voie à de nombreux amateurs.
    Très peu pousseront le travail suffisament loin et devenir réellement « magicien ». Un tout petit pourcentage poussera encore plus loin pour tenter de devenir « Artiste ».

    Mais au delà d’une bataille de chiffres qui n’apporterait pas grand chose, vous êtes et resterez un phare qui indique une direction. Certains suivent cette lumière d’autres s’en éloignent ou se rapprochent d’autres sunlights…

    La nature humaine est ainsi faite qu’elle ne laisse que peu de place à la reconnaissance…

    Je n’aurai jamais la chance de suivre des cours aurès de vous mais ce que je peux dire c’est qu’à mon petit niveau d’amateur, j’ai débuté la magie avec vos DVD de l’école de la magie…
    Et j’en garde encore et toujours un souvenir extraordinaire !
    J’ai toujours au fond de moi la mémoire de ce que j’ai ressenti en les regardant ! J’en ai acquis bien d’autres depuis, et j’en ai lu des livres !… Et pourtant, les effets qui m’auront les plus marqués (peut-être parceque c’était LA découverte, que c’était des effets que je me prenais de plein fouet avec mes yeux de spectateurs encore intacts) seront ceux des volumes de cette série. Et quelque part, tous ceux qui comme moi ont appris la magie grâce à ces opus numéroques ont eu par DVD interposés un professeur de talent!

    Merci pour cela.

  3. Anthony

    Ce sujet est à la fois intéressant à lire et en même temps véritablement agaçant…Je suis navré de voir cette nature humaine pitoyable, ce manque de reconnaissance évident me dégoute…mais je crois avoir lu quelque part dans vos écrits Dominique qu’au bout d’un certain temps, on se moque de la reconnaissance, on en attend plus du tout avec le temps.

    Pour ma part, j’ai commencé la cartomagie voilà bientôt 20 ans (que le temps passe vite…) avec vos vidéos CARTOMAGIE ANNEES 2001 à 2010 et je le dis encore aujourd’hui : c’est VOUS qui m’avez « construit » par le biais de cette merveilleuse série mythique. Lorsque je parle avec des magiciens, je cite toujours Dominique DUVIVIER comme référence (ça ne plait pas forcément mais qu’importe…), je le dis haut et fort et avec fierté car vous êtes un bel exemple d’une grande réussite et, j’ai envie de dire, que c’est justement cela le « problème » : la réussite. Les gens n’aiment pas ceux qui réussissent, tous domaines confondus. Toujours cette nature humaine jalouse qui refait surface ! Vous êtes de ces personnes qui ont un vrai talent, une vraie force, le truc en + qui fait de vous ce que vous êtes aujourd’hui : un grand monsieur de la magie, un grand artiste tout simplement.

    Nous vous devons TOUS le respect Dominique !

    Amitiés magiques,

    Anthony

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