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Avr 09 2012

MAGIPHAGEUH N°24 : Comment construire un « bon » spectacle ?

En voilà une bonne question ! Je lisais récemment un entretien avec Woody Allen qui disait, à peu de choses près, qu’un « bon » film est un film qui se doit d’être : « intéressant, neuf, original, crédible et émouvant ». Eh bien je considère qu’il en est de même pour un spectacle en « live ». Les deux se ressemblent comme trois gouttes d’eau (ou seulement deux gouttes au choix) !

Bon, je parle évidemment à ceux dont la préoccupation est réellement de construire un bon show ou un bon numéro. Pas à ceux qui en sont encore à se préoccuper uniquement de savoir si le saut de coupe n°28 est de Marlo ou bien de bidule ou de truc… Laissons-les s’amuser à sodomiser les diptères en attendant la mort et nous, tentons de faire avancer l’art magique vers de nouveaux horizons autrement plus captivants !

Il paraît évident à tout le monde maintenant qu’un bon film ne peut pas tenir la route sans un bon scénario : un film peut se doter des plus incroyables prouesses techniques (effets numériques jamais vus, 3 D etc.), si l’histoire est mal construite, ce sera une daube intergalactique. Eh bien, c’est exactement pareil pour un spectacle. Le scénario est essentiel pour construire un bon film, pardon un spectacle… et non la technique technicienne qui n’amuse que les contemplatifs-de-prouesses-insignifiantes. Hop, c’est dit !

Bon, revenons aux critères évoqués par notre ami Woody. Un bon film doit être « intéressant ». Une gageure quand il s’agit d’un spectacle de magie ! Pas évident de rendre vraiment intéressante une prestation à qui on demande a priori (pour la plupart des spectateurs à notre époque) d’être juste « impressionnante ». Il va sûrement falloir encore quelques siècles avant que le public lambda attende d’un spectacle de magie autre chose que juste de la magie au premier degré… Difficile d’éduquer le public qui est habitué pour le moment à se contenter de l’aspect uniquement futile du spectacle de magie ! Pourtant il le faut car sinon, c’est la fin de notre art mes amis ! Il faut donc s’appuyer sur cet aspect futile que le public attend d’un spectacle de magie, mais pour mieux le guider vers autre chose. Pour qu’il ait l’impression de s’y retrouver, nous devons le captiver avec des effets magiques, mais sans jamais oublier que la vraie magie n’est pas là ! De même que la « magie du cinéma » ne réside pas dans une succession plus ou moins variée de plans larges, plans serrés, traveling et j’en passe ! Pour le moment, l’art de la magie souffre encore d’être considéré comme un genre « en soi », qui se résume à son aspect technique ou esthétique. Mais il est temps de sortir de cette ornière, perpétuée par des siècles de conservatisme. Pour rendre « intéressant » notre spectacle de magie, il faut donc donner l’impression que nous parlons de ces choses que le public attend de toute façon (des thèmes comme les tricheries, les grandes illusions, la multiplication de la thune, la divination… brefs tous ces lieux communs qui sont dans notre inconscient collectif), tout en apportant cette dimension nouvelle (et inattendue pour la plupart) qui propulse notre métier vers ce qu’il est vraiment : un Art, particulièrement riche et profond.

Vient ensuite un autre mot : « neuf ». Attention « neuf » ne veut pas forcément indiquer quelque chose de totalement inédit de A à Z. N’oublions pas que la nouveauté se situe d’abord dans le regard de l’artiste. C’est ainsi que quelque chose d’ancien peut être qualifié de « neuf » par son aspect « remasterisé », grâce à l’utilisation par exemple de ce que j’appelle des « gimmicks verbaux ». Autrement dit, l’approche est déjà connue mais elle est traitée avec suffisamment de subtilité pour qu’elle donne cette sensation de « neuf ». Si vous regardez avec attention la plupart des films, vous notez qu’il s’agit plus ou moins tout le temps du même type d’histoires (amour, sexe, pouvoir, la vie, la mort…). Par contre, toute la différence entre un bon et un mauvais film vient du « pitch » et de la façon dont ces thèmes universels sont traités. En un mot : original, comme l’évoque Woody Allen. C’est là où tout se joue, là où vous êtes un artiste (ou non !), là où vous allez pouvoir faire vivre votre histoire de manière vraiment unique, pour parvenir à ce que je décrivais dans le paragraphe précédent. L’originalité, telle que je la perçois, c’est le ton de votre discours, c’est votre façon de bouger et mener la mise en scène du spectacle. C’est votre façon de partager votre univers avec les spectateurs.

Et enfin les mots : « crédible et émouvant ». Je trouve intéressant de réunir ces deux-là, car il semble qu’on oublie trop souvent que pour créer de l’émotion il faut emprunter des chemins crédibles. « Crédible » ne veut pas forcément dire « vrai » d’ailleurs. Mais, exactement comme dans un film, un bon « acteur de magie » ne va pouvoir émouvoir que si sa prestation sonne juste. Si, dans mon spectacle en hommage à Albert Goshman, mon discours crée de l’émotion, c’est que je suis crédible car le public peut SENTIR que ce que je dis est vrai, il peut palper MA propre émotion en évoquant son souvenir ! Je ressens ce que je dis. Je rends un hommage à Albert Goshman, parce qu’il est réellement mon dieu, ma passion, ma vie ! Le public peut se connecter à mon histoire car j’y suis moi-même pleinement connecté ! Rien n’est meilleur que de dire la vérité dans son histoire, même si on peut (voire on se doit de) romancer un peu pour rendre accessible ce qu’on raconte.

Voilà les quelques pistes du jour qui peuvent s’ajouter à toutes celles que je tente de donner, avec ma maladresse mais aussi toute ma sincérité.

Amitiés

Dominique Duvivier

4 commentaires

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  1. Sébastien THILL

    Merci pour ce post, qui doit certainement faire du bien à écrire, en tout cas, une chose est sûre, il fait du bien à lire!

  2. Jonathan Zerdoun

    Merci comme toujours de nous faire un rappel a l’essentiel, en commençant la magie, j’ai dis « rien n’est plus beau que les étoiles qu’on leur met dans les yeux »… Mais avec le temps et les cours passé avec vous je dirai maintenant : « sauf peut être de leur faire vivre une histoire absurde… et crédible ». Car réussir a faire lâcher prise a notre public bien enraciné … c’est une merveilleuse victoire :)

  3. cavaflar

    Merci Dominique, je ne trouve pas du tout ça maladroit.!!..Dans Magie, il y AME et sans âme la magie « gi »…..:-)
    Bonne semaine
    Amicalement
    Cavaflar

  4. Mike l'infirmier

    Hello,
    Je continue dans les anagrammes, sans vouloir faire « ringard » (voilà, ça c’est fait, ceux qui ont au moins mon âge comprendrons l’allusion).
    Donc, magie est l’anagramme de image. De belles images, de beaux souvenirs, c’est ce qui restera au spectateur si vous savez les faire rêver, les toucher de l’intérieur. C’est ce que fait Dominique et pour moi c’est cela la vraie magie.
    A+. Mickaël

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