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Oct 17 2011

Le travail des mots

Cyril Mathias : « Comment peut on écrire un texte sur un tour au point où il en devient une pièce de théâtre à lui seul ? Comment savoir dire tel mot au lieu de tel autre mot, ou laisser planer le suspense … ? Et comment prévoir l’imprévu (une interrogation, ou une réaction du public) par exemple ? »

De manière générale déjà, essaye de ne pas te prendre trop la tête. Parfois, en se posant trop de questions, on risque la noyade mentale ! N’oublie pas que tout est complexe, mais que c’est en forgeant que l’on devient forgeron. Si, sans te décourager, tu travailles dans le sens de peaufiner tes textes, d’en trouver des nouveaux, d’en essayer des différents (même si tout te semble approximatif dans les débuts), tu affineras ton jeu petit à petit et tu obtiendras des résultats de plus en plus satisfaisants !

 Avec le temps, les choses évolueront, tu deviendras aussi plus exigeant et comme par hasard (magie ?) tes textes seront mieux construits et plus scénarisés (car il ne faut pas confondre texte et scénario). Tu commenceras alors à goûter ton labeur passé et surtout à prendre ton « pied » avec l’ambiance que tu auras créée… pas seulement avec l’aspect « performance » de magicien, si chère à une majorité de nos contemporains ! Maintenant, entrons dans le détail de tes questions.

 « Comment peut-on écrire un texte sur un tour au point où il en devient une pièce de théâtre à lui seul ? »

 Je dirais de plusieurs manières. Mais la première de toutes est la suivante : quand tu écris un texte, il évolue avec le temps, il devient plus fort, plus riche, plus « habité ». Il déclenche une histoire plus consistante et, pour finir, il devient une véritable piécette, puis même une nouvelle et pourquoi pas un film ou un spectacle entier que tu peux jouer ! Cette évolution se produit presque à ton insu…. le mieux étant de ne pas la vouloir plus que ça ! Travaille sans relâche et laisse venir les choses, elles arriveront. D’autre part il faut user… d’imagination ! Par exemple si j’écris une routine de cartes qui se base sur des techniques de tricheurs, je peux imaginer de la prolonger par une routine de tricheries avec des dés…. et me dire que finalement ces tours isolés pourraient être mis bout à bout pour raconter l’histoire d’un joueur qui s’est fait berner et qui, avec le temps, est devenu un joueur à son tour… et s’il devenait même le patron d’un casino ?! Du coup mon interprétation va prendre « corps » et va donner une profondeur nouvelle au tour que j’ai choisi au départ. Et me voilà avec un histoire de plus d’une heure, alors qu’un simple tour excède rarement quelques minutes !

 « Comment savoir dire tel mot au lieu de tel autre mot, ou laisser planer le suspense … »

 Encore une fois au début, on ne trouve pas forcément les mots qui nous conviennent. On tâtonne. On est rarement content. On galère quoi ! Exactement comme au début avec la technique des doigts, quand il s’agit d’apprendre un empalmage ou une simple levée double ! Mots, techniques, scénarisation… même combat !  C’est à force d’explorer et de chercher en vain les mots qui vont « sonner juste » dans sa propre bouche et par rapport à sa propre personnalité, qu’on les trouve enfin. Idem quand tu parles par exemple de savoir « laisser planer le suspense », c’est à force de t’entraîner (avec du public c’est mieux), que tu parviens à maîtriser une forme de rythme dans ton débit et à utiliser intelligemment les mots. Tu apprends petit à petit que tel mot dit à tel moment va provoquer une attention particulière chez ton public etc. Il faut pas hésiter également à se filmer en train de jouer un texte de son cru et à se visionner ensuite. Puis à corriger ton texte sur le papier, à le réécrire éventuellement et à le rejouer en vidéo… C’est un travail ardu et rébarbatif mais c’est uniquement à ce prix-là que l’on peut progresser. C’est pour cette même raison que j’ai imaginé les « Coups de pouce » au Double Fond : pour permettre aux jeunes talents ou aux amateurs éclairés de s’entraîner devant un public et de pouvoir se visionner ensuite. En général, on déteste se voir en vidéo dans les débuts. C’est un exercice assez décourageant mais tellement salvateur pour son ego… et donc pour progresser !

 « Et comment prévoir l’imprévu (une interrogation, ou une réaction du public) par exemple ? »

 Il y a bien sûr une grande part d’expérience qui entre en jeu. A force de se confronter à un vrai public, on apprend à le connaître, à le supputer, à le dominer, à ne pas se laisser faire… Mais le plus important reste le travail en amont du spectacle. Si tu as scénarisé suffisamment ton histoire et que ton texte a été étudié au cordeau, tu auras en principe de quoi gérer les impondérables ou du moins une grosse partie. En effet le spectateur ne fait que réagir par rapport à ce qu’on lui propose. Alors, à nous de lui proposer un devoir complet et bien construit, qui appelle à des réactions bien sûr, mais des réactions que nous avons prévues puisqu’elles sont provoquées par ce que nous proposons ! Comme je le rappelle souvent, NOUS sommes les maîtres à bord dans un spectacle. Le spectateur a l’impression de réagir de son propre chef, alors que c’est NOUS qui le lui suggérons dans le cadre de notre mise en scène ! Dans mon dernier spectacle « Le hasard, c’est moi », je demande à un moment à un spectateur de me désigner une carte et, quasi systématiquement, il me touche une carte. J’ai donc prévu maintenant un petit carton que je peux sortir de ma poche immédiatement et sur lequel on peut lire : « Je lui ai demandé de désigner et lui il va toucher ». Rires de la salle. Bien sûr il m’est arrivé au moins une fois que le spectateur désigne bien la carte sans la toucher. Dans ce cas, je ne sors pas mon papier, pas de souci ! A part ce genre d’impondérable, j’obtiens toujours un rire du public avec cette mise en scène, qui prouve en parallèle que je maîtrise bien tout (ce que le public attend de moi, enfin de mon personnage que j’incarne surtout !).

1 commentaire

  1. Florian C.

    Encore une fois, un bel article, sur un sujet des plus importants en magie. Développé sans les parties bonus de vos DVD_films_documentaires Intimiste(s), c’est toujours un plaisir de pouvoir entendre parler du dialogue, qui est de mèche avec la technique, l’un ne pouvant se passer de l’autre, cependant. ( pour le but, en tout cas, d’approcher un résultat optimal )
    Une question qui me vient, tout simple, qui pourrait paraitre anodine, mais qui me titille : pour vous, quel est le bon dosage entre texte et magie / dose d’effet magique ? Car trop de magie sans corps peut être  » fade « , mais trop de texte peut être ( ? ) ennuyant ?
    J’imagine qu’il faut  » juste ce qu’il faut, ni trop, ni trop peu  » ?
    Amicalement.

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