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Oct 03 2011

MAGIPHAGEUH N°20 : LE CINEMA INTERIEUR

Je vous propose aujourd’hui de découvrir une des cases secrètes de mon esprit  plein de paradoxes. On me demande toujours comment j’arrive à créer de nouvelles choses, comment m’est venue telle ou telle idée, d’où me vient l’énergie qu’il faut pour travailler des heures, des jours, des nuits, des années sur tel ou tel concept magique, d’où me vient l’envie de partager, d’avancer, de me battre, d’où me vient le goût en quelque sorte… eh bien voilà un bout de réponse, une piste tout du moins : mon cinéma intérieur. Quid ?

Lorsque je regarde un film, quel qu’il soit, j’imagine qu’il se joue là, juste pour moi. Afin de mieux appréhender ce trait de ma folie contrôlée (pour paraphraser un titre de spectacle que j’avais imaginé pour Philippe de Perthuis Folie sous contrôle), prenons l’exemple simple d’un film qui est culte pour moi, avec des acteurs disparus : Le Baron de l’écluse. Un chef-d’œuvre, dont vous trouverez quelques extraits incontournables un peu plus bas. Voilà le film que je vous propose de réveiller à travers ces quelques lignes du jour. Car il s’agit bien d’un réveil ! Lors d’une projection, les acteurs reprennent vie : ils sont bel et bien vivants, pleins de fougue et d’entrain. Mais cela va même un peu plus loin : j’imagine qu’ils existent juste pour moi. Avant d’appuyer sur le bouton Play, ils dorment tranquillement dans un endroit inconnu. Et lorsque je lance l’image, le dialogue s’installe : ils sont là à mes côtés et reprennent l’envie de me faire rire, de me séduire, de me faire aimer le cinéma tout bonnement ! Avant que je leur demande de jouer encore une fois pour moi à une heure souvent tardive, je veux penser qu’ils sont en train de répéter, de peaufiner certains petits détails, de tout mettre en place pour quand il sera l’heure… Jean Delannoy, le metteur en scène, est aux commandes pour choisir un plan plutôt qu’un autre. Il donne ses dernières recommandations à Blanchette Brunoy pour être émouvante à souhait… Gabin se concentre en fumant une dernière cigarette. Jean Desailly discute le bout de gras avec Maurice Druon venu regarder comment le tournage se passe. Les musiciens aussi sont présents pour « bruiter » le film. Tout ce joli monde est au garde-à-vous. Et je donne le coup d’envoi. Micheline Presle entre en scène avec son regard en coin inimitable (elle sait qu’elle fait craquer tout le monde sur le plateau et moi bien sûr !), et hop, les répliques fusent.  Je trouve que Gabin est encore plus en forme que l’année dernière… Il se bonifie au fil des projections que je lui inflige… C’est comme s’il me voyait évoluer au fil des décennies et qu’il voulait m’en mettre encore plus plein la vue, histoire que je continue de l’aimer. Cabot, va ! C’est là qu’on reconnaît les vrais acteurs de génie. Ils trouvent toujours le moyen d’être encore plus parfaits ! Vous l’auriez vu chez moi hier : il était incroyable ! Avoir le pouvoir de vie et d’inertie sur une bande pareille (je parle de l’équipe du film) donne des ailes ! Mais cela représente aussi des responsabilités énormes que je ne me sens pas toujours capable d’assumer : ils montrent une telle joie et ils mettent tant d’énergie à jouer pour moi, que si je ne les sollicite pas régulièrement, ils vont s’ennuyer et m’en vouloir… peut-être même perdre de leur superbe ! Je ne voudrais pas que Gabin, déstabilisé, interrompe sa tirade avec Presle, me regarde fixement, pleine face et m’engueule MOI de mon manque de sérieux. Même pas assez de suite dans les idées, pour prendre la peine de les laisser s’exprimer de temps à autre ! Et puis, ce serait très mauvais pour le moral d’Audiard aussi, car il est très à cheval sur son texte et pesterait contre moi  de l’avoir négligé ! Une réaction en chaîne en quelque sorte ! Mais alors comment ne froisser personne ? Par exemple, le téléphone sonne… C’est un ami qui appelle. Comment arrêter la diffusion quelques minutes ? Ok, je mets sur pause. Mais tout en parlant, je vois la bouche de Gabin étirée et statique… Il me fait signe de l’œil d’abréger ses souffrances. Posture pour le moins inconfortable, n’est-ce pas ? J’expédie mon pote au bout du fil. Il doit se demander ce qu’il se passe… S’il savait que je discute avec JEAN GABIN. Ça le ferait grave !!! Il me prendrait sans nul doute pour un dingue… Mais il pourrait aussi me croire et s’il me croyait il voudrait venir me rejoindre, et du coup je devrais encore faire attendre toute l’équipe ! Pas question. Bon allez je me tais. C’est préférable ! Aujourd’hui je les garde pour moi !

Vous voyez, ce que je viens de tenter de vous faire vivre, c’est VRAIMENT ce que je vis en visionnant ces films mythiques. Je sais bien que j’affabule mais en même temps, cela vaut tellement le coup ! Quand je décide de mettre en route la machine à rêver, je suis tellement heureux de les voir revivre et de les voir toujours aussi passionnés que je pense sain, quelque part de le croire un peu. Juste assez pour puiser cette énergie incroyable qui pénètre alors tout mon corps et juste assez aussi pour remercier et rendre immortelles ces personnes géniales qui ont voué leur vie entière pour notre plaisir ! C’est la moindre des choses, non ? Et puis avec ce cinéma intérieur, on devient plus léger, avec moins de certitudes, mais plus d’amour à partager… Devant ceux qui ont tout compris, on se prend moins pour des demi-dieux… On les laisse juste s’exprimer pour nous aider à mieux vivre et à créer. On comprend mieux ce qu’est un artiste, un vrai… Et qui sait, en l’admettant, on le devient un peu plus soi-même ?

Avec toute mon amitié

Dominique Duvivier

2 commentaires

  1. superdesch

    Choix anodin que celui du Baron de l’écluse. Gabin y jouant un personnage élégant, charismatique,séducteur, aimant porter beau et un tantinet arnaqueur….cela vous rappelle quelqu’un ?

  2. cavaflar

    Bonjour et….Nom de Lui, je sais pas à quoi, tu carbures mais je veux bien essayer.!
    Et si ça marche, j’appellerais Chewbaka pour calmer un peu le chien de mon voisin, Michelle Pfeiffer, très Miaou miaou en Batwomen, j’inviterais dans ma cuisine Blier, Ventura et Blanche pour la fameuse scène des tontons flingueurs…(à propos , peut on imaginer une création Duvivier qui s’appellerait « les Tree Kings » en Hommage au fameux breuvage de la séquence :)?), ah oui et puis aussi je me ferais bien visiter par James Coburn qui ne dirait que pour moi…. »mèche courte » !
    Superdesch, je vois pas du tout ce que tu veux dire LOL
    Bien amicalement
    Cavaflar-content-qui-va-encore-découvrir-un-film-qu’il-connait-pas

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