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Juin 06 2011

En réponse à…

Jeannot57 : « A partir de quand avez-vous eu le « déclic » de vous dire « la magie n’est pas dans ce que j’achète, mais dans la présentation, dans le bonheur que l’on apporte aux gens, etc » ? »

Ta question est très ciblée car je ne crois pas qu’acheter des tours est une tare en soi. Ce n’est pas forcément une pustule que l’on se met dans l’intelligence ou que l’on transpose au discernement ! Et je précise que ce n’est pas parce que je vends aussi des tours de magie, que je suis en train de prêcher pour ma paroisse ! Bien sûr, dans ce que l’on achète, il y a du bon et du moins bon. Bien sûr il faut savoir remanier les présentations des tours pour que cela corresponde à sa propre patte, à sa propre personnalité. Mais en tous les cas, le marché des tours de magie représente juste un potentiel génial de plaisir et de bonheur à apporter à nos contemporains ! Il faut simplement apprendre, petit à petit, à dénicher les bons tours pour soi-même, ceux qui parlent à notre intérieur, ceux qui vont suppléer à notre envie, ceux qui pourront faire éclater l’histoire que l’on va raconter avec ! De toute façon, avant de présenter un tour, il doit toujours y avoir un travail personnel à un moment ou à un autre. Et c’est valable aussi bien pour un tour qui « marche tout seul » , que pour un tour qui sort en totalité de son imagination. Voilà ce que je voulais préciser avant toute chose car c’est un point qui me semble important. Je n’aime pas le cliché qui consiste à dire, en résumé, que l’appareil ne sert à rien… Alors, voilà, libéré de ce petit tracas de forme, je peux te parler du fonds !

Il n’y a pas eu de déclic ultime comme tu l’entends, mais plein de petits déclics différents. Ce n’est pas le truc qui te tombe dessus comme la misère sur le monde ! Par exemple les Beatles (comme je le dis trop souvent… je radote) m’ont donné, sans le savoir, ce goût de la création. Le bonheur d’entendre, le bonheur de me laisser aller à leur musique, de me laisser transporter, m’a donné accès à une autre dimension. Ils ont été les premiers avec lesquels je suis arrivé à un degré tel d’intimité artistique, que c’est vraiment en écoutant leur chanson « A DAY IN LIFE », que j’ai créé mon tour « L’Imprimerie » (en imaginant ce qu’ils auraient créé s’ils avaient été magiciens et non musiciens)… C’est une de mes premières prises de conscience vis-à-vis de la magie en tant qu’Art. C’est là que j’ai commencé à comprendre vraiment pourquoi la magie était une telle drogue pour moi, pourquoi elle me prenait autant les tripes, pourquoi j’étais happée par elle, au point de m’y atteler plus de 20 heures par jour ! Le processus avait bien entendu commencé avant ce jour-là, mais c’est à cette période que j’ai mis les bouchées doubles dans ce sens. Pêle-mêle, il y a eu aussi par exemple Edgar P. Jacobs, le créateur des aventures de Blake et Mortimer. Par son souci constant du détail, dans ses histoires et ses dessins (lire « Un opéra de papier » le livre autobiographique du même auteur, c’est une mine d’or pour tout créateur), il m’a donné le goût de poursuivre mes recherches dans le sens de l’importance de l’histoire dans un tour, des pourquoi on emprunte tel chemin plutôt qu’un autre pour mettre au point un scénario… Et puis il y a eu bien sûr tous les films, de Sacha Guitry en particulier, ce fou de travail qui ne lésinait jamais sur le temps passé pour réaliser ses œuvres… C’est grâce à ce type d’auteurs passionnés que j’ai pu voir qu’il existait des personnes pas comme les autres, capables de donner leur vie au-delà du raisonnable pour composer des musiques, des films, des histoires , juste pour le simple bonheur d’écrire, d’innover ! Quoi de plus inspirant, de plus beau, de plus passionnant ?! Sans eux, je me sentais anormal, lunaire, un peu cinglé ! Grâce à eux, j’ai vu que j’étais certes un peu cinglé mais pas tout SEUL ! C’est toute la différence… J’ai commencé à imaginer que le public pouvait avoir envie, en toute humilité, que je leur raconte moi aussi ce que je suis, à travers ce support qui est le mien en l’occurrence : la magie ! Quand on y pense, c’est un énorme culot que d’accepter cet état de fait, cela me paraissait d’une prétention folle ! Penser que des gens aient envie de payer pour m’écouter vociférer mes délires, ce n’était pas inné chez moi… A partir de ces prises de conscience, je n’ai pas arrêté de travailler sur mes histoires et de développer sans cesse mes effets, histoire de dépasser le stade de la-carte-choisie-retrouvée-d’une-manière-originale ! Pour la suite, c’est une longue histoire mais j’ai déjà répondu, non ?

Bertrand Gille : « Envisagez-vous un jour d’offrir un plus grand choix de livres [dans la boutique Mayette] ? Je sais (désolé de parler de mon cas) que je prendrai plaisir à venir plus souvent dans votre boutique si effectivement, le choix proposé était plus vaste. »

 J’ai eu de mauvaises expériences avec les livres. J’avais commencé à éditer des bouquins qui ne se sont pas beaucoup vendus, du moins pas assez à mon goût. Le temps et le hasard des choix nous a conduits, avec mes collègues de la boutique, à nous éloigner de ce genre de parutions et à commander peu de bouquins dans l’ensemble : nous en prenons mais sûrement pas suffisamment. J’en parlerai avec celles et ceux qui s’occupent de ces terrains de jeux et te dirai ce qui en résulte. Je dois dire que, honnêtement, je suis d’assez loin ces choses qui se passent à la boutique, me concentrant plus sur mon travail, sur les études de prototypes, les créations, les tournages etc.

Jeannot57 : « Concernant la construction d’un tour ou l’invention d’un tour, combien de temps se passe-t-il entre le moment où vous avez une idée, où vous la travaillez et le moment où vous la présentez la première fois au public ?

 Très variable ! Du matin pour le soir, ou parfois plusieurs années entre la création et l’essai public ! Tu vois que le terrain de ta question est propice aux écarts les plus fous !

 Et après les premières représentations, vous est-il arrivé de totalement reconsidérer un tour suite aux réactions (positives ou négatives) inattendues du public ? (par opposé au fait que c’est votre insatisfaction permanente qui vous pousse à retravailler un tour ou un effet). »

 Alors là plus simple de répondre, vu qu’il est très rare que je conserve finalement une écriture « telle quelle », pour dire les choses simplement ! En réalité, si j’ai eu le temps de travailler suffisamment mon tour avant de le présenter en public, je le remanie sans arrêt PUIS je décide de le lancer « comme ça » et hop je me jette dans la fosse aux lions (que vous êtes) !!

Gilles Korichi : « Une question : avez vous crée une version perso ou revisite l’empalmage invisible ?  »

Oui et non ! Oui car j’ai travaillé sur ce concept mais non car je n’ai pas retravaillé une routine complète de l’effet. Pour être simple, j’ai utilisé des morceaux du concept pour les détourner comme on voit en partie dans mon spectacle « Intimiste I ». Pour moi l’empalmage invisible est un concept : rien dans la main et hop quelque chose apparaît dedans ! A partir de ce postulat, j’ai décliné quelques joyeusetés. Point !

4 commentaires

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  1. Carl Valetnin

    Cette citation me parait approprié :
    « Une vie de sacrifice est le sommet suprême de l’art. Elle est pleine d’une véritable joie. » (Gandhi)
    mes amitiés
    Carl Valentin

  2. Jeannot57

    Merci beaucoup d’avoir pris le temps (une nouvelle fois !) de répondre à toutes mes interrogations ! :)

  3. Ohdaesu

    Lorsque tu parles de tes inspirations et en lien aussi avec l’interview de Woody Allen que tu postas la semaine dernière (au passage son dernier Midnight in Paris est un petit délice), une petite réflexion m’est venu sur un film dernièrement : Rubber de Quentin Dupieux.
    Ce film narre les péripéties d’un pneu tueur en série qui fait exploser la tête de ses victimes car il découvre qu’il possède des pouvoirs télékinésiques étonnants ; il tombe amoureux d’une mystérieuse jeune femme qu’il suit et sur son chemin les cadavres pleuvent. Les police lance la chasse à l’homme… au pneu…
    Vous allez me demander quelle rapport y-a-t-il entre un morceau de caoutchouc amoureux adepte de la décapitation et la magie : la scène d’ouverture résume ma réflexion : des chaises dans le désert, une bagnole de flics entre dans le champ, elle slalome renversant une à une toutes les chaises. Ceci fait elle s’arrête. Le coffre s’ouvre et en sort le shérif : face caméra, il s’adresse aux spectateurs et entame une tirades : « Pourquoi dans E.T. de Steven Spielberg, pourquoi l’extraterrestre est-il marron ? No reason […] Dans l’excellent Texas Chainsaw Massacre de Tobe Hooper, pourquoi les personnages ne vont-ils jamais aux toilettes ? No reason… Les films sont plein de no reason » Je ne cite que quelques exemples mais elle est bien plus longue mais l’idée est là. Cette tirade elle-même est non-sensique (on peut l’adapter à la totalité du synopsis de Rubber qui est un hymne absolu au no reason). Bref ce que je trouve génial là-dedans c’est de faire accepter le non-sens, l’irrationnel aux spectateurs et que celui-ci ne se pose jamais de question, soit surpris mais que le pourquoi jamais n’effleure son esprit, qu’il accepte et se laisse guidé par une narration totalement absurde. Une problématique qui touche le cinéma fantastique (que j’affectionne particulièrement) et la magie : n’est-ce pas la vraie magie que de faire admettre l’irrationnel sans que le spectateur ne se pose de question ? Pourquoi la carte disparaît du jeu et réapparaît dans la poche ? Pourquoi les cartes rouges et noires réagissent comme l’huile et l’eau quand elles sont mélangées ? No reason. Pourquoi lorsque les pouces du magicien se touche la balle en mousse de la main gauche rejoint la seconde dans la main droite ? Absolutly no reason…
    Voilou pour cette petite réflexion, qu’en pensez-vous ? Je vous conseille bien sûr le film qui est une petite perle de l’absurde :)
    Merci Dominique !:)

  4. cavaflar

    Merci Dominique de ces nouvelles réponses..et merci Ohdaesu de nous donner l’envie d’aller voir ce film…c’était pas gagné au départ..mais là vu sous cet angle ça le fait !
    Très bonne semaine (bien entamée il est vrai…mais c’est le Jet lag pour moi lol)
    Amitiés
    Cava

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