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Jan 18 2010

Interview 2ème partie

Thomas : Dominique Duvivier, comment vous sentez-vous après ce spectacle qui n’a pas été un des plus faciles ?

Dominique Duvivier : Vous savez la vie d’artiste… Pour ma part j’ai parfois des publics extraordinaires, souvent de très bons publics et presque toujours des bons publics. Et de temps en temps j’ai des publics difficiles, très difficiles, voire injouables, ça m’est arrivé. Ce soir, c’était plutôt un public difficile d’un point de vue, sympa d’un autre et très difficile d’un autre point de vue. Si je fais un distinguo, c’est parce que finalement le public était globalement pas mal, mais à cause du groupe du premier rang qui se connaissait bien et voulait blaguer entre eux, ça a fait perdre un peu le rythme… Et surtout ma Cindy (nom donné à la personne assise à la droite de Dominique dans le  spectacle en question) : j’ai appris à la fin qu’elle avait un œil de verre du côté gauche, ce qui fait, ni plus ni moins, qu’elle ne voyait pas du tout ce que je faisais ! Pour le côté interactif du spectacle c’est moins bien…

T : Quand le public est mauvais, comment faites-vous pour « assurer » quand même ?

DD : Il est clair que j’ai parfois affaire à des publics un peu hostiles, parfois un peu durs qui essayent de casser mon spectacle. Mais vous savez, moi, je suis un vrai passionné de magie. J’aime la magie et surtout le spectacle de la magie. Ce qui veut dire que, même si le public n’est pas bon, je vais quand même lui donner mes tripes, mon savoir-faire, mon envie de les voir bouger intérieurement, en m’adaptant autant que possible à eux et leur façon de réagir. De cette manière, je ne prends jamais de bides ou presque. Vous savez, avant même de rentrer sur scène, je sais déjà plus ou moins comment ça va se passer. Au Double Fond, on a des « tests » qui fonctionnent très bien. Par exemple, avant le début de ce spectacle, vous avez vu que nous passons une vidéo où je suis filmé avec ma fille. Je fais un tour « killer » puisque j’y fais choisir une carte à tous les gens présents dans la salle et que cette carte disparaît : cela devient la seule et unique carte qui ne soit plus dans le jeu, et ceci sans aucune intervention directe ! Eh bien, pendant le déroulement de la vidéo, j’écoute la salle en coulisses. S’il y a des réactions, voire des applaudissements, je sais que la soirée va être top. Et ce soir : rien, quelques rires c’est tout. J’ai su que j’allais ramer. Et parfois c’est le bonheur, c’est tout le contraire. Pour « Tous debout » (spectacle en duo avec sa fille Alexandra), l’avant-première et la première ont très bien marché. Je dirais même que l’avant-première a tellement marché, que le lendemain, lors de la première, on s’est dit avec ma fille : « Qu’est-ce qu’on va pouvoir faire ? Qu’est-ce qu’on peut obtenir de plus qu’hier ? ». Et on a obtenu encore plus le lendemain, avec cinq ou six standing ovations durant le spectacle.

T : Pendant le spectacle, vous n’hésitez pas à remettre les gens à leur place si nécessaire… Vous vous fixez des limites quand même ?

 

DD : En général oui, bien sûr. J’ai un ensemble de « lines » toutes prêtes  (des  « réparties » en français quoi !). J’ai un véritable arsenal prêt pour chaque circonstance. Mais il arrive que les gens poussent vraiment très loin le bouchon. Heureusement c’est rare.

Par exemple une fois je faisais un tour avec des pièces et un verre. Je les donne à examiner à un spectateur et le mec me dit : « Non ». Moi, sans me démonter : « Allez-y, examinez ! » et il me dit encore : « Non ». Je m’adresse donc à son voisin et : « Non ». Pareil. Et l’autre voisin encore : « Non ». En fait ils sont trois au premier rang qui ont décidé ensemble de me faire chier : « Non, on n’examinera pas. Vous dites que vous faites un spectacle, débrouillez-vous. » Super. N’ayant pas vraiment le choix, je prends ça à la rigolade et m’occupe d’autres personnes. Cinq minutes plus tard, je me retrouve obligé de les faire participer. Là, je ne peux plus biaiser. Il faut qu’ils touchent un truc. Et là bien sûr : « Non ». J’ai réussi à ne pas arrêter le spectacle mais, avec eux, ça été très chaud.

Dans toute ma carrière, cela a dû quand même m’arriver deux fois de devoir dire finalement : « Bon, écoutez, hein, on va s’arrêter là. »… et de m’en aller vraiment.

Une fois, dans les débuts du Double Fond, j’arrive sur scène et les gens se foutent littéralement de ma gueule. C’était un groupe et je précise qu’ils avaient payé pour venir voir le spectacle… Ils commencent à hurler, à siffler, à m’injurier… alors que je n’ai même pas encore commencé, je n’ai encore rien fait ! Véridique ! Je ne peux même pas dire un mot, alors j’attends. Au bout de cinq bonnes minutes, j’essaie de calmer le jeu et leur dis : « Ecoutez, je ne sais pas si j’ai une tête qui ne vous revient pas mais laissez-moi au moins vous présenter ce que j’ai à faire. » Et ils recommencent, ils gueulent comme des veaux. « Si vous ne voulez pas que je fasse mon travail, je m’en vais. » Eux : « Si, si étonne-nous ! Ah ah ! » Un vrai cauchemar. Ce n’était même pas des gens hostiles à la magie d’ailleurs : juste des cons qui avaient trop bu, une vraie soirée de connards avinés… Finalement ils se calment un peu, je sors donc mon premier tour qui est avec un gros dé. Et là, un des types me le prend carrément des mains et commence à le bousiller. Considérant que les limites sont largement dépassées, je reprends tant bien que mal mon dé et m’en vais. Et ils tapent du pied : « Magicien, reviens ! ». Je laisse passer quelques minutes. Je reviens. Silence. Je leur dis : « Ok. Je vais continuer mais, cette fois, si vous ne me permettez pas de travailler, je repartirai et je ne reviendrai pas ». Silence de mort. Mais de toute façon il n’y avait rien à faire. Il n’a pas fallu deux minutes pour qu’il y en ait un qui sorte encore une nouvelle belle vacherie à mon encontre. Alors j’ai dit : «  Salut » et je suis parti.

T : Vous êtes donc magicien depuis 1972. Mais ça vous est venu avant, non ?

DD : Ah, oui. J’ai commencé la magie quand j’avais huit ans. Je suis né en 1950. J’ai eu la chance, ou la malchance, mais je dirais plutôt la chance d’être un crétin à l’école.  Tellement crétin qu’on m’a mis dans les classes de rattrapage (ce qu’on doit appeler maintenant la filière « technologique », je crois). Je n’ai même pas fait de 6ème ! Je suis passé à côté et j’étais dans ces classes bizarres où traînait un ramassis de gens comme moi et dans lesquelles je n’ai strictement rien appris… Pour vous donner une idée, on m’a mis dans une classe de gainerie de cuir. Quand on connaît mon côté manuel, on peut penser que c’est un gag. J’étais nul. A seize ans, on m’a viré. Là, je me suis occupé avec des trucs à la con. J’ai travaillé chez « Inno Passy » en 1967-68 (un grand magasin dans le 16ème arrondissement et qui a changé de nom depuis). En 1969 j’ai travaillé au BHV, puis j’ai enchaîné sur l’armée et à mon retour je me suis mis professionnel. Je n’avais pas le choix, je ne savais rien faire d’autre. Mais je dis que c’est une chance, car si j’avais été brillant à l’école, il y a de fortes chances pour que je ne sois pas devenu magicien.

T : Vous avez fait une école ? Vous avez eu un professeur de magie ?

DD : Non. Renélys, en tant que camelot, me vendait ses tours et, avec ma mère, on a essayé de trouver une boutique de magie. J’ai découvert la boutique Mayette (je ne pensais pas du tout que ça allait devenir ma boutique un jour !) et j’y achetais tout ce que je pouvais. Tout mon argent de poche passait là. En fin d’année je demandais à toute ma famille une pièce de cinq francs avec laquelle je pouvais acheter quelques tours en stock pour toute l’année. A vingt ans, je suis parti à l’armée. A vingt et un, quand je suis revenu, je suis retourné voir Renélys avec ma femme –  entre-temps je m’étais marié – et il m’a conseillé d’aller dans un club de magie. Tout a commencé à partir de là.

T : Vous vous êtes retrouvé dans le milieu professionnel avec ce club ?

DD : Indirectement, oui. Un jour un des magiciens que j’ai rencontré là-bas me demande de lui faire un tour. Je m’exécute et il me dit : « C’est pas mal, c’est de qui ? » Je lui réponds : « Je l’ai trouvé moi-même. ». Je commençais à trouver des trucs mais je n’avais aucune technique, je ne savais même pas faire une levée double… Ce type s’appelait Jean-Louis, il a changé de prénom entre-temps : Jean-Louis est devenu Gaëtan, qui est devenu Gaëtan Bloom, qui m’a donné mes premiers cours pendant trois mois. Et au terme de ces trois mois, il me dit : « C’est incroyable ce que tu arrives à faire maintenant… Est-ce que je pourrais prendre des cours avec toi ? ». Moi : « Tu plaisantes, ou quoi ?! » Lui : « Non, non ! J’insiste ! ».

Il a tenu à payer des cours et je lui ai appris la technologie principalement cartomagique parce que j’étais devenu assez fort dans le domaine. Voilà comment ça a commencé.

1 commentaire

  1. Anthony

    La partie où vous nous décrivez ces mésaventures avec des spectateurs dépassant les limites fait vraiment froid dans le dos!
    Comment peut-on concevoir celà? Avant tout, c’est pour moi un manque de respect colossal envers l’artiste mais aussi envers la personne en elle même…dégradant est le mot juste…et en plus, avoir PAYER pour détruire un spectacle ça me révolte encore plus.
    Il est déjà très difficile de se donner en spectacle. Le stress est intense, on a le trac…et si, d’entrée de jeu on tombe sur ce genre de « connards » (parce qu’il n’y à pas d’autres mots), nous avons intérêt à être suffisamment armé pour faire face. Merci pour ce partage Dominique. Celà nous permet de vraiment prendre conscience des risques énormes qu’on prend en se jetant comme ça en public, sans jamais savoir ce qu’il va arriver.
    Très intéressantes ces interviews en tout cas. Des tas de choses utiles et enrichissantes!
    Merci beaucoup de partager tout celà. Votre blog est excellent!
    Amitiés,
    Anthony. Nancy.

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