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Déc 22 2008

Persi Diaconis et la notion du secret

Parler de Persi Diaconis est très possible. Le comprendre est plus difficile.

Pour moi il fait partie des maîtres que j’ai eu la chance de côtoyer dans ma vie riche en rencontres de toutes sortes.

Je dis qu’il est difficile à comprendre, car le magicien est trop souvent habitué à avoir les informations toutes rôties, bien dodues et appétissantes à souhait. Pouvoir les consommer de suite n’est même plus un plaisir sans mélange, juste une évidence, un dû. Si je dois parler de Persi, que la plupart ne connaissent pas, nous allons heurter les habitudes de pouvoir voir de suite l’info en vidéo, la disséquer, la remontrer à sa sauce sans se soucier si on en possède les droits, que sais-je ???

D Duvivier 3

Persi Diaconis est un homme immensément secret, mais pas comme certains qui se la jouent de cette manière pour faire saliver, alors que leur plus grand secret caché est souvent leur médiocrité.

J’ai vu cet homme qui a voulu me rencontrer. Il est venu chez moi de son propre élan, de sa propre envie.

Je l’avais rencontré quelques années plus tôt chez Gaëtan en compagnie de Ricky Jay.

Nous étions tous les quatre autour de la même table. J’ai voulu montrer un tour à Ricky tout en lui disant mon immense admiration pour lui, mon trac…

Ricky m’a répondu ostensiblement: » Ne sois pas impressionné par moi. Je ne suis rien de très exceptionnel, mais si tu dois l’être sois-le par Persi, lui il est fort!!! « 

Vous voyez le genre ?

J’avais connu cette situation lorsque je faisais des compliments du même ordre à Fred Kaps en 1973 et que le même (Fred Kaps) me dit : » Moi je suis un petit garçon. Je vais te présenter un vrai killeur ». Ce killeur était Ricky Jay.

La roue tourne et reproduit souvent les mêmes schémas.

J’ai eu cette immense chance de rencontrer ces monstres juste assez pour devenir différent de quelques magiciens au jour d’aujourd’hui.

Parler de Persi est complexe, car comme il est justement si secret il n’attend pas qu’on dise trop de choses de lui.

Persi m’a montré, démontré, donné le goût et la compréhension de ce que peut être le secret ou du moins sa notion.

Dans les premières années, je ne saisissais pas bien l’intérêt de ne rien dire. De laisser passer les infos, sans réagir.

Le temps passant, les choses se sont  » maturées « , ont circulé en moi.

Persi m’a indiqué ce que je devais conserver, ce que je pouvais donner et m’a montré le chemin avec des principes pour m’y retrouver dans ce fatras qu’est mon mental profond.

Nous avons parlé de la notion du secret pendant plusieurs heures.

Mes questions avides l’ont séduit, c’est pourquoi il a accepté cette interview exclusive de l’époque pour le journal que je dirigeais: Le Magicien.

 

Il m’a parlé de son expérience avec Vernon, Marlo et quelques autres de ce niveau.

Il m’a appris que les grands sont parfois capricieux comme les petits.

Vernon aimait beaucoup exciter le mental de Jennings, qui était son vrai poulain. Il donnait une info à Charlie Miller, l’inverse de cette info à Jennings et attendait patiemment que l’un et l’autre se bouffent le nez avec ces recommandations contradictoires.

Mais la démarche de Vernon était plus ambitieuse qu’il n’y semble à première lecture. Triturer un principe que Vernon disait bon et dans l’autre sens mauvais ne pouvait que permettre à ces deux esprits hors normes de progresser et donner une nouvelle direction au principe dont il s’agissait. Pour celui qui croyait avoir eu un nouveau principe extrait des connaissances infinies de Vernon, sa magie se transformait en élaborant de nouvelles voies par rapport au principe initial. Pour celui qui avait entendu dire que le principe n’était qu’un secret d’enfant en bas âge, la voie était ouverte pour le prouver à son compère en inventant un paradoxe assez décalé pour faire douter de l’entendement du plus cartésien.

Nous sommes en train de parler d’enseignement, tout simplement.

Persi qui était fort jeune à cette époque ne comprenait pas tout de la démarche du Professeur. Mais il se délectait de la situation puisque lui était au centre de la joute entre Jennings et Miller. Vous imaginez !!! Voilà une piste de travail pour quelques-uns. Du charabia pour quelques autres. Du secret en lingot pour tous. Bonne cogitation…

Persi Diaconis   


Qu’est-ce qui peut être dit et qu’est-ce qui doit rester caché?


L’information en elle-même n’a pas une importance primordiale, dans le sens de parler plus ou moins librement d’une information, lorsqu’elle reste évasive, générale, sans définition trop précise. On peut parler de presque tout si on respecte ce protocole.


L’idée est de ne pas donner « envie » d’explorer plus avant un concept, une approche, une technique…
Un secret est parfois connu d’un grand nombre de magiciens sans qu’ils supposent une seule seconde de quoi est fait le fameux secret. Le principe de Monsieur Jourdain qui parlait en prose sans le savoir. Cette approche est assez dévastatrice si l’on veut bien s’y pencher (sans tomber).


Un secret peut se glisser dans un morceau de la méthode employée, dans l’effet lui-même, dans l’approche comportementale…

Le secret n’est pas forcément visible, palpable, il peut être la résultante de plusieurs paramètres associés (connus, eux!) qui mis ensemble vont donner une nouvelle dimension de recherche.

Le vrai secret « révolutionne » en partie sa pensée magique. Il permet de grandir face à une série de problèmes posés habituellement. Les personnes qui se moquent de la notion générale du secret permettent à ceux qui en possèdent de rester en retrait et avancer en toute impunité. En un mot: gagner du temps (ce qui fait trois mots).


On devrait penser que le secret existe bel et bien et plus on donnera des renseignements sur des principes « facilement », plus les secrets seront puissants et nombreux.
Le monde magique a toujours fonctionné avec des secrets divulgués en partie.

Souvent le concept caché révélé lors d’une explication n’est qu’effleuré car celui qui en bénéficie se contente de la base de l’explication, trop content de toucher un bout des étoiles. Il perd l’idée qu’il n’était qu’au commencement du processus.
Une des choses que Persi Diaconis m’a enseignées vis-à-vis de cette notion tant prisée et convoitée est… Vous fais-je languir encore ? Non ! Soyons cool : rester impassible, stoïque quand on voit un tour qui entre dans les catégories que nous préférons garder pour soi.

 

De cette manière celui qui aurait pu avoir un indice par un signe, une réaction positive ou négative est de

la revue. Réagir

est donner de l’importance aux choses…Ne pas « moufter » de quelque façon qui soit banalise ce qui est montré par ce Monsieur Jourdain qui s’ignore. Il pratique du coup un secret sans le savoir. L’intérêt me direz-vous ? Qu’il ne considère pas que ce qu’il pratique n’est qu’une infime partie des possibilités du secret.


Un vrai secret regorge de voies cachées. Qu’on connaisse la base n’a aucune espèce d’importance. Le véritable sens du secret reste intact pour de longues années. Pendant ce laps de temps de nouvelles voies s’ouvrent. Le possesseur du secret peut travailler sur l’approfondissement des notions qu’il développe. Les autres « victimes » se font les dents sur des bases vraies mais limitées. Le produit de leurs recherches est souvent montré, publié d’une manière ou d’une autre. Ce qui permet au détenteur du vrai secret de faire prospérer ses recherches par des ajouts substantiels.

Cette approche peut sembler très élitiste, malsaine, voire les deux.

En réalité elle se nourrit comme d’autres concepts magiques de réflexions, travail… J’ai sans doute été peu clair dans mes explications, et je m’en excuse par avance.


Je n’ai pas tout dit sur mes conversations avec Persi Diaconis pour garder encore un peu secrètes ces ambiances feutrées qui peuvent bouleverser nos convictions jusqu’au tréfonds de nous-mêmes. Passionnant, non ?

Si vos réactions sur mes souvenirs avec Persi Diaconis vous faisaient réagir par trop négativement (sait-on jamais !), je porterais toute la responsabilité de mes dires, qui ne sont que des souvenirs… ne voulant pas impliquer de quelque façon Persi Diaconis. Soyons clairs.


Amitié.


Dominique.

 

4 commentaires

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  1. Bruno

    salut Oncle Dom’…
    du temps où je prenais des cours avec toi j’ai retenu quand même des bricoles :-) qui je pense m’ont servi… ce sont ces petites phrases qui portent à la réflexion magique ou créative en général…
    ça fait des années que je cherche le Graal de la carte pensée prédite ou encore de la prédicition ouverte… alors j’en ai des versions et des versions… dont des pas pourries… mais je ne sais même plus quelle est la meilleure… j’ai déjà digressé mais c’que j’voulais dire je crois :-) c’est que de penser que le secret ultime existe nous pousse à aller toujours plus loin… rien qu’d’imaginer qu’un « pékin » a forcément mieux que nous, quelque part en ce bas monde :-)… c’est lié au « on s’arrête de penser trop tôt » et des choses comme ça…
    bref, … reste qu’à chaque fois que tu parles du secret c’est toujours plus intriguant… eheheh… et y’aurait pas aussi un peu de « démystifier pour mystifier » là dedans… roh on s’en fout, c’est tant mieux !!!
    @+++ ;-)

  2. Marquis

    Première chose : il y a comme un trou dans le texte après la phrase « De cette manière celui qui aurait pu avoir un indice par un signe, une réaction positive ou négative est de »
    Dominique, comment appliquez-vous le principe de Persi Diaconis (« ne pas trop en dire », « rester impassible », etc.) dans vos conférences ? Avez-vous déjà vécu des conférences au cours desquels le public devenaient tellement avide et pointu qu’il vous poussait à en dire toujours plus ? Quelle est votre réaction dans ces cas là ?
    Par ailleurs, ne pensez-vous pas que l’attitude de ne pas encourager un magicien que vous pensez sur la très bonne voie du fait qu’il effleur des secrets trop grands est un peu mesquine ? Ai-je mal compris le sens profond de certaines recommandations faites par P. Diaconis ou est-ce vraiment là l’attitude qu’il conseille ?
    Ce qui est intéressant au regard de cette lecture, c’est qu’un secret anodin pour les uns peut être la base de LA Vérité pour les autres et vice-versa. La richesse de la magie ne provient-elle pas aussi de ce phénomène ?
    Bien à vous.

  3. Dominique DUVIVIER

    Le Marquis dit :
    Première chose : il y a comme un trou dans le texte après la phrase « De cette manière celui qui aurait pu avoir un indice par un signe, une réaction positive ou négative est de » Dominique, comment appliquez-vous le principe de Persi Diaconis (« ne pas trop en dire », « rester impassible », etc.) dans vos conférences ? »
    Il n’y a pas de trou, sauf erreur de ma part bien entendu, mais juste une faute de mise en page qu’on ne peut pas, visiblement, modifier. Le serveur ne veut pas, désolé !!!
    Le Marquis ajoute :
    « Avez-vous déjà vécu des conférences au cours desquels le public devenaient tellement avide et pointu qu’il vous poussait à en dire toujours plus ? Quelle est votre réaction dans ces cas là ? »
    Le public averti parfois me pousse dans certains retranchements, c’est arrivé. J’ai des techniques pour repousser l’invitation si elle ne me semble ne pas devoir figurer dans les détails que je me suis fixé de donner.
    Cela dit, j’ai déjà donné plus que prévu…content qu’on pose une question qui me semble pertinente comme pour remercier la demande, en quelque sorte !
    Le Marquis insiste :
    « Par ailleurs, ne pensez-vous pas que l’attitude de ne pas encourager un magicien que vous pensez sur la très bonne voie du fait qu’il effleur des secrets trop grands est un peu mesquine ? »
    La mesquinerie, comme vous y allez mon cher Marquis de Saint Loup…Vous dîtes que je le sens sur la bonne voie alors que justement tout se trouve dans cette remarque. Je ne crois pas qu’on n’encourage pas quelqu’un sur la bonne voie. S’il est sur la bonne voie d’un secret MAIS que cette personne n’est pas digne de respect ou d’un truc du genre, on « détourne » cet individu pour qu’il s’enlise. Mais s’il était d’un bon état d’esprit, je ne crois pas qu’on le laissera très longtemps macérer dans son ignorance, du moins de mon point de vue, je l’aiderai !
    Il y a des confrères qui possèdent des secrets et qui ne sont pas dignes mais le secret est à plusieurs niveaux, Dieu merci ! Tout cela pour dire que les secrets ne sont pas exclusifs aux meilleurs magiciens… De mauvais magiciens connaissent des secrets, de bons magiciens ignorent certains secrets…
    Rien n’est complètement blanc ou complètement noir.
    Le bon secret n’est pas un montage précis pour une routine donnée…C’est souvent une approche qui va révolutionner le magicien dans ses habitudes, du moins en partie.
    Je veux dire qu’il ne faut pas confondre secret et astuce. Beaucoup d’astuces sont ignorées des magiciens, mais elles ne sont pas des révolutions en soi. Suis-je clair ?
    Le Marquis, certainement excédé, demande encore :
    « Ai-je mal compris le sens profond de certaines recommandations faites par P. Diaconis ou est-ce vraiment là l’attitude qu’il conseille ? Ce qui est intéressant au regard de cette lecture, c’est qu’un secret anodin pour les uns peut être la base de LA Vérité pour les autres et vice-versa. La richesse de la magie ne provient-elle pas aussi de ce phénomène ? Bien à vous. »
    Vous mettez le doigt sur l’essentiel, il me semble…On dit communément que l’expérience des uns ne sert jamais aux autres. Cela revient au même, quelque part !
    La connaissance dans le sens du secret est d’une grande importance magique. Regardez par exemple ma démarche personnelle en magie. Je donne beaucoup, beaucoup de vidéos, de tours, de principes, des manipulations, des philosophies sur certains points stratégiques en magie…Et si on analyse, parce qu’on connaît mon travail, underground dirais-je, on s’aperçoit que je donne très peu de ces fameux secrets, non ?
    Si on va plus loin avec Persi Diaconis il me dit par exemple, à cette époque, qu’il croit détenir 4 ou 5 secrets que personne n’a effleurés au jour d’aujourd’hui, pas tellement plus !!!
    Est-ce peu ou énorme selon vous, chers lecteurs ??
    Affaire à suivre de très près, non ?

  4. Plotin

    Quel plaisir à lire ce texte ! On en voudrais dix pages de plus ! Par pitié M. Duvivier parlez de ces « conversation »…
    Merci à vous pour ce blog. Vos réflexions sont de véritables enseignements et méritent d’être médités.

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