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Déc 07 2008

LE JOUEUR FACE A SON DESTIN

 

 Pour cette fois je me suis dit qu'il pourrait être intéressant de parler des joueurs, pas du jeu en lui-même mais de « ce qu'il fait dedans ». J'ai imaginé cette petite nouvelle qui, je l'espère, vous amusera. J'avais envie de vous en faire profiter. Ai-je bien fait ?

Dominique Duvivier

 

-Tu es très fatigant, tu sais!

-Non, je ne sais rien. Je comprends pas ce que j'ai fait encore?

 

Paul sort précipitamment de la pièce. Se dirige vers la porte d'entrée, l'ouvre et sort en refermant violemment la porte derrière lui.

Les escaliers descendus quatre-à-quatre, la respiration haletante, l'esprit de Paul est comme coupé du monde. Sylvie l'ennuie au plus au point et il pense fortement la quitter. Faut dire que chaque fois qu'il doit faire une partie, le scénario est le même.

Le ton monte pour une bricole qui n'a  rien à voir avec la soirée hebdomadaire et les esprits s'échauffent. Sylvie feint à chaque fois que le jeu n'est pas la cause du conflit…mais en fin limier, Paul a compris son manège. Rien n'est pire pour la concentration, surtout quand une grosse partie de poker est annoncée et c'est le cas de ce soir.

Le pas de Paul, avec les minutes qui s'égrènent, est redevenu normal, comme les battements de son coeur. La rue est encore animée. Les gens semblent pressés, ce qui rassure Paul. L'effervescence stimule. Comme au matin, lorsque Paul aura terminé sa partie, il se délectera de savoir que lui va dormir bientôt, alors que les mêmes passants de ce soir seront sur le pied de guerre pour affronter une nouvelle journée.

La démarche est perverse mais le comble de joie. Le joueur est souvent décalé dans le temps mais encore plus marginal dans ses tripes, dans son mental torturé.

La partie de ce soir est importante. Très importante. Une fois tous les deux mois à peu près, on joue plus gros. Le gros Maurice et Titi seront de la fête. Et ces deux-là n'hésitent pas à relancer comme des malades. Ils suivent tous les coups. Le bluff habituel n'a plus cours dans ces folles nuits. Il faut inventer toujours de nouvelles ficelles pour effaroucher ces gaillards!

 

Je ferai croire que j'ai gagné gros sur un quinté, pour faire peur. Comment trouver la force, alors que Sylvie vient de me pourrir la vie, pense Paul.

 

L'adrénaline pointe son nez à mesure que la destination se rapproche. La peur au ventre, en quelque sorte. Le numéro 18 de cette rue si familière est à quelques mètres maintenant.

Pourquoi se faire tant de mal psychologiquement? Une vraie torture, quelque part!!!

Alors, comme à chaque fois, le banc! Celui qui se trouve presque en face du 18. Le dernier bastion avant la fosse aux lions.

Si Paul est angoissé cette fois, c'est qu'il sait bien que même si l'argent n'est qu'un véhicule (comme il est dit dans le film "Le Kid de Cincinnati" de Norman Jewison), l'argent compte aussi. Justement en ces temps difficiles, où l'argent ne coule pas à flots…

 

Si le Maurice flambe comme à son habitude, comment suivre ses folies, sachant que mes fonds sont plus que limités? Sylvie sait bien cela, d'où la scène de tout à l'heure.

 

En principe on joue avec l'argent sur la table. Pas de crédit. Avec le temps pourtant, il s'est instauré tacitement de commander des jetons pour la somme qu'on désire et à la fin seulement on remplace les pions par du cash. Comme les sommes perdues sont souvent exhorbitantes, les chèques ont fait leur apparition, puis les reconnaissances de dettes. Ce dernier moyen est plus "confort", comme le dit Hervé car il permet de pouvoir aller à la banque et ressortir du liquide. Le joueur préfère le sonnant et trébuchant et tout de suite mais il faut bien admettre qu'il est rarissime d'obtenir ses thunes le matin même.

Où le bât blesse c'est qu'avec cette méthode, on peut jouer au-dessus de ses moyens et la loi Scrivener n'a pas cours dans les parties de poker!

L'idéal consiste à savoir avant la partie combien on peut jouer, c'est à dire perdre et s'en tenir là. Point final. Mais quand on est joueur, un vrai joueur…on ne peut se tenir à ce postulat. Personne ne le croit vraiment avant une partie et d'ailleurs pas plus ensuite! Le joueur trouve toujours des solutions pour justifier ses actes les plus incroyables. Le jeu est une drogue. Une vraie daube dure!!!

Hervé organise les parties depuis plusieurs années chez lui. Il ne fait entrer à sa table que des personnes triées sur le volet. Il répond des joueurs. Que ce soit pour les tricheurs éventuels qui se glisseraient…et les mauvais payeurs! Le poids de toutes ces conventions pèse d'autant plus ce soir dans le mental de Paul qui, pour la première fois se sent flirter avec la ligne jaune, avant même de sonner à la porte. Tout a été prévu pour ne pas perdre des sommes impossibles, mais les parties restent très chères. On joue communément à la hauteur du "pot". La relance illimitée n'est pas de mise dans nos parties. Cela limite les envolées lyriques des joueurs. Le chip, unité de base est d'un €uro. De plus, on joue au poker ouvert et à l'high and low, toujours à 8 personnes autour de la table. On peut étudier les tableaux (les mains des joueurs). Des tétines ( cartes qui se trouvent sur la table et qui jouent pour tous). Une carte seulement sur certaines donnes, deux pour d'autres, trois pour l'Olivette. L'Olivette, inventée par Olivier L., se joue avec trois cartes pour tout le monde, posées face cachée sur la table. 5 cartes sont données une par une face en bas pour chaque joueur. On relance comme au poker ordinaire pour savoir si le coup sera joué. Puis on relance de nouveau sur chaque carte qui sera retournée. Le principe est de se constituer la meilleure main avec 5 cartes prises dans sa main et sur les trois tétines. Mais 5 cartes en tout. Le jeu se joue à la fois avec la meilleure main au poker normal et en même temps avec la plus vilaine  qui devient un jeu exceptionnel. As, deux, trois, quatre et six dans des couleurs différentes devient la quinte flush royale au nullo!!! On comprendra facilement que tous les joueurs ou presque suivent tous les coups, certains étant au "gros" et d'autres au "petit". Pour déterminer qui est où? Deux petits jetons qui ne servent pas aux relances seront pris par les joueurs qui ont été au bout du coup joué. Les deux mains vont sous la table avec les deux jetons. Une des deux mains revient le poing fermé. On attend que tous les joueurs en lice mettent le poing sur la table. Lorsque tout le monde est prêt : on ouvre son poing. Si un jeton est dans la paume de la main, c'est que le joueur joue le gros. Si rien n'est dans la main, c'est que le joueur joue au petit. Et si le joueur a deux jetons dans  la main, c'est qu'il  parie gagner aux deux à la fois. Dans cette configuration le joueur doit gagner des deux côtés, sinon il perd tous ses droits sur le coup dont il s'agit. Dans une partie à l'high and low on partage chaque pot en deux. Un pour le gagnant au gros et l'autre pour le nullo. Tout l'art consiste à pouvoir jouer sur les deux tableaux pour n'avoir pas besoin de partager à la fin du coup!

La stratégie est très subtile et demande de longues parties pour s'accoutumer à ce poker particulier. Les parties sont également plus coûteuses puisque chacun joue ou bien au gros ou au petit et tout le monde essaie de faire "coucher" tout le monde en même temps.

Au poker il n'y a pas de hasard. On peut le croire aisément car une meilleure main gagne sur une inférieure. Un carré est un super gros jeu. Une quinte flush au gros est une joie sans mélange. La plupart du temps pourtant on ne gagne pas avec un beau jeu. Peu s'en faut. La science de ce jeu est ailleurs. Le hasard n'existe pas du tout. Ceux qui le croient se trompent copieusement. L'attentisme est nuisible. Croire qu'avoir les bonnes cartes nous permettra de vaincre, nous engouffrera dans l'erreur, dans la fatalité. Il n'y a aucune fatalité au jeu. Aucune. Ce qui est difficile est de durer sur une partie. Etre le même de la première seconde à la dernière. Donner la sensation que perdre ou gagner n'a aucune espèce d'importance. Que rien ne trahisse son jeu interne. Vaincre ses tics nombreux qui indiquent qu'on n'a rien ou un gros jeu. Tenir. Toujours tenir. Tous les joueurs pensent être les meilleurs du monde. Enrichi de ce fait, on peut tirer avantage de la situation, lors d'une partie. Le perdant d'un coup ou d'une soirée ne verra pas que la faute lui incombe. Il ne peut le penser. C'est au-dessus de ses forces et de son imagination. 

 

Je m'en persuade moi-même, je le sais, mais je n'échappe pas à la règle. Tout cela ne me rassure guère pour ce qui va suivre…

Toute cette future pression qui commencera à 21h heures pétantes pour ne s'interrompre qu'à 7 heures du matin, sans réelle pause…tours pour les perdants compris, ne fait qu'ajouter à mon stress. 

Les jambes deviennent plus molles. L'hésitation prend ses lettres de noblesse et devient presqu' une obnubilation. J'y vais ou pas? Je prends mon trac en main ou bien je me laisse déborder? Je perds la face? Dans ces soirées, aucun prétexte ne fonctionne. Si je me dérobe tout le monde le saura, à l'instant même où je ne serai pas assis à ma place. Aucun faux-fuyant ne peut passer, qu'une mort subite et encore!!! Sylvie n'attend que cela. Si je flanche elle aurait tous les arguments pour me confondre à vie! Je ne pourrais plus lui faire avaler aucune couleuvre. Si elle accepte et il faut voir déjà comment, ce n'est que parce que je continue de porter beau, en toute circonstance. Quand je pense que ce serait si génial qu'elle soit à la table avec moi. Qu'elle puisse partager ces instants uniques. Il y a tout de moi dans ces soirées, et elle préfère s'extraire, me combattre. C'est à n'y rien comprendre.

Je ne suis pas mûr pour arrêter le poker une fois pour toutes. Je n'en aurais pas la force. J'ai le jeu dans le sang. Dans mes tripes, dans ma moelle, dans mes os. J'ai besoin de me dépasser. Je le sens au plus profond de mon être. L'ambiance des pions qui tombent sur d'autres pions. Le frisson. Oui, le frisson! Gagner bien entendu, mais un vrai joueur veut-il vraiment gagner? Le vrai frisson n'est-il pas de perdre, finalement? Tout s'emmêle dans ma tête, comme chaque fois que l'enjeu est de taille. J'ai trop envie de rabattre le caquet du gros Maurice, et des autres. Montrer que je suis le meilleur de tous.

Maurice va se "caver" à 2000 €, pour débuter, j'en suis certain. Je vais prendre 10.000 tout de suite. Si je perds plus que 3000 je serai mal, très mal. Tous ces faux amis que je vais retrouver bientôt sont en vérité mes seuls amis. Eux me comprennent. Ils sont comme moi. Je suis comme eux.

La porte d'entrée s'ouvre. Un nuage de fumée envahit déjà tous les pores de ma peau. Hervé dit :

-Un peu plus et tu étais en retard, sous le ton de la plaisanterie.

J'entre dans la pièce familière en sachant que je ressortirai dans quelques heures en vainqueur…ou que je ne ressortirai plus jamais de là, de ma vie!

 

1 commentaire

  1. anianka

    Bonjour,
    Je suis dans le même état que ce gas, sauf que moi ce n’est pas pour du pocker mais pour mon grand spectacle qui à lieu dans deux jours. Il a fallut que je me lance dans la magie pour resentir le srtess que d’habitude « tout le monde » connaît lors des examens, moi cela ne m’était jamais arrivé, je me dissais « ça passe ou ça casse ».
    Mercredi, je me retrouverai en face de plus de 100 enfants (3-13 ans), une vingtaine d’animateurs, la direction du centre de loisirs et quelques parents… mais le pire c’est que cela se passe dans le réfectoire après le déjeuner puis pendant le goûter. Ce que j’espère c’est que cela ne sera pas comme l’année dernière où j’ai fait mon spectacle -improvisé-sur une chaise au milieu du réfectoire tout en tournant sur moi-même pour que tout le monde me voit.
    Je suis allée chercher mon matériel de clos up à Mayette ce week-end, mais malheureusement, j’attends celui de scène qui je l’espère arrivera à temps.
    A bientôt

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